Tissage et filage
Le filage et le tissage sont les techniques qui transforment les fibres végétales en fil, puis le fil en tissu. Sans tissu, pas de vêtements chauds, pas de voiles, pas de sacs, pas de tentes. Cette page décrit le cycle complet : cultiver les fibres, les transformer en fil, monter un métier à tisser et produire du tissu de qualité.
Pourquoi le textile est une révolution
Le cuir et les peaux ont des limites : ils sont lourds, rigides, difficiles à assembler et ne se lavent pas bien. Le tissu apporte :
- Légéreté — un vêtement en lin pèse 5 fois moins qu’un vêtement de cuir
- Souplesse — le tissu épouse le corps, permet le mouvement
- Lavabilité — le tissu se lave à l’eau et sèche rapidement
- Isolation — les couches de tissu emprisonnent l’air et protègent du froid
- Production à grande échelle — un champ de lin peut habiller des dizaines de personnes
Les fibres textiles vegetales
Lin — la fibre reine
Le lin produit la fibre textile végétale de plus haute qualité. Les Égyptiens en faisaient des tissus d’une finesse que l’on ne retrouve plus aujourd’hui.
Culture :
- Semer en mars-avril en lignes espacées de 15 centimètres
- Sol riche, bien labouré (Cultiver la terre)
- Récolter en juillet-août, quand les tiges jaunissent et les graines brunissent
- Arracher les plantes entières (ne pas couper — on a besoin de toute la longueur de la tige)
Particularité — le lin se décline en deux usages : lin textile (tiges longues, fines, pour le fil) et lin oléagineux (tiges courtes, graines grosses, pour l’huile). Voir Fabriquer de l’huile végétale.
Chanvre — la fibre robuste
Le chanvre produit une fibre plus grossière mais extrêmement résistante. C’est le tissu des voiles, des cordages, des sacs et des vêtements de travail.
Culture :
- Semer en avril-mai
- Récolter en août-septembre (chanvre textile) ou septembre-octobre (chanvre à graines)
- Les tiges atteignent 2 à 3 mètres de haut
- Plus facile à cultiver que le lin — pousse dans les sols médiocres
Ortie — la fibre de survie
L’ortie commune et la grande ortie produisent des fibres textiles depuis la préhistoire. C’est la fibre de dépannage quand on n’a ni lin ni chanvre.
Collecte :
- Récolter les tiges en juillet-août quand elles sont matures (vert sombre, rigides)
- Arracher les feuilles (gants obligatoires)
- Les tiges d’ortie sont creuses et contiennent des fibres longitudinales
Autres fibres possibles
- Jute — fibre grossière pour sacs et cordages, climat tropical
- Ramie — fibre fine et brillante, climat subtropical
- Écorce de tilleul — pour les liens, les nattes et les vêtements rustiques
- Feuilles d’agave — fibre dure pour cordes, climat aride
Du rouissage au fil — préparation des fibres
Étape 1 — Rouissage
Le rouissage décompose la pectine qui colle les fibres à la partie ligneuse de la tige.
- Étaler les tiges — après la récolte, étendre les tiges de lin ou de chanvre en couches minces sur un pré herbu
- Arroser — humidifier régulièrement ou laisser la rosée et la pluie agir. Le rouissage a besoin d’humidité.
- Retourner — retourner les tiges tous les 2 jours pour uniformiser la décomposition
- Surveiller — le rouissage est terminé quand les fibres se détachent facilement de la partie boisée en tirant. Durée : 2 à 4 semaines selon le climat.
ATTENTION : un rouissage trop long pourrit les fibres. Trop court, elles restent collées. Quand les fibres se détachent en bandes blanches et brillantes, c’est bon.
Variante — rouissage à l’eau : immerger les tiges dans un étang ou une rivière à courant lent. Le rouissage est plus rapide (1 à 2 semaines) mais donne des fibres plus grises. Ne pas utiliser l’eau de rouissage — elle est toxique.
Étape 2 — Séchage
Une fois rouies, sécher les tiges au soleil ou dans un local aéré pendant 3 à 5 jours. Les fibres doivent être complètement sèches avant le broyage.
Étape 3 — Teillage (séparation des fibres)
Le teillage sépare les fibres textiles de la partie ligneuse (la chènevotte ou la boëtte).
- Broyage — passer les tiges sèches entre deux planches ou sous un rouleau lourd en pierre ou en bois. Écraser les parties ligneuses sans couper les fibres.
- Éclissage — prendre une poignée de tiges broyées et les frapper vigoureusement contre une lame de bois inclinée (l’éclisse). Les fragments ligneux se détachent et tombent.
- Ajuster — les fibres restent en longue mèche, maintenant séparées de la paille
Étape 4 — Peignage
Le peignage sépare les fibres longues (l’étoupe) des fibres courtes et des débris ligneux restants.
- Peigne grossier — passer les mèches dans un peigne en bois à dents espacées (1 centimètre entre les dents). Tirer les fibres à travers le peigne en partant de l’extrémité et en avançant vers le milieu. Les débris tombent.
- Peigne fin — passer les mèches peignées grossièrement dans un peigne à dents plus rapprochées (3 millimètres). Les fibres courtes (étoupe courte) sont arrachées et récupérées séparément.
- Résultat — d’un côté les fibres longues (filage fin), de l’autre les fibres courtes (filage grossier, corde, calfatage)
Pour faire les peignes : planter des clous forgés (Forger des outils en fer) ou des dents en métal dans un bloc de bois dur. Sans métal, utiliser des dents en os, en bois dur ou en épine.
Étape 5 — L’effilochage
Les fibres peignées sont encore en mèches tordues. Il faut les ouvrir et les aligner pour le filage.
Prendre une mèche peignée, la tenir par une extrémité, et tirer doucement pour l’étirer en ruban lâche. Les fibres doivent être parallèles et aérées, comme un ruban de coton bas.
Le filage — transformer les fibres en fil
Le principe du filage
Le filage consiste à étirer les fibres et à les tordre pour les lier entre elles. La torsion donne au fil sa cohésion et sa résistance. Plus la torsion est grande, plus le fil est fin et résistant, mais moins il est souple.
Le fuseau — l’outil de base
Le fuseau est un instrument simple utilisé depuis le néolithique :
- La tige — un bâtonnet lisse de 25 à 30 centimètres de long et 1 centimètre de diamètre. En bois dur, bien droit.
- La fusaïole — un disque lourd de 4 à 6 centimètres de diamètre, fixé vers le bas de la tige. En bois, en argile cuite, en pierre. Le poids du disque fait tourner le fuseau et étire le fil.
- Le crochet — une petite entaille ou un crochet au sommet de la tige pour retenir le fil.
Technique de filage au fuseau
- Préparer la quenouille — enrouler une grosse mèche de fibres peignées autour d’un bâton ou d’un faisceau de brindilles. C’est votre réserve de fibres.
- Amorcer — attacher un fil court (amorce) au crochet du fuseau. L’amorce peut être un bout de fil existant ou une fibre tournée à la main.
- Tirer — tenir les fibres dans une main, le fuseau suspendu dans l’autre. Tirer doucement les fibres de la quenouille en les étirant — le ruban de fibres s’affine entre vos doigts.
- Tordre — faire tourner le fuseau en le roulant sur la cuisse ou en le faisant pivoter entre le pouce et l’index. La torsion se propage de l’amorce vers les fibres étirées. Celles-ci s’enroulent en fil.
- Lâcher — quand le fil est suffisamment tordu, laisser le fuseau tourner librement et descendre. Le fil se forme et se tend sous le poids du fuseau.
- Enrouler — quand le fuseau touche le sol ou que le fil atteint un mètre, arrêter, détacher le fil du crochet et l’enrouler sur la fusaïole. Réattacher au crochet et reprendre.
- Épéner — pour lier un nouveau fil au précédent, chevaucher les extrémités de 10 centimètres et les tordre ensemble. Le raccord doit être invisible.
Vitesse et rendement
Un fileur expérimenté au fuseau produit 50 à 100 mètres de fil fin par heure. Un débutant : 10 à 20 mètres. Pour tisser une chemise en lin, il faut environ 500 mètres de fil — soit 5 à 10 heures de filage pour un expert.
Le rouet (méthode avancée)
Le rouet accélère considérablement le filage (3 à 5 fois plus rapide). Voir Fabriquer un métier à tisser pour la construction.
Le principe : une roue entraînée au pied fait tourner une broche par l’intermédiaire d’une courroie. L’opérateur a les deux mains libres pour étirer les fibres.
Le tissage — transformer le fil en tissu
Le principe du tissage
Le tissage entrelace deux ensembles de fils perpendiculaires :
- La chaîne — les fils longitudinaux, tendus sur le métier
- La trame — les fils transversaux, passés entre les fils de chaîne
L’entrelacement alterné (un fil de chaîne sur, un sous, etc.) crée le tissu.
Ourdissage — préparation de la chaîne
L’ourdissage est l’étape critique où l’on prépare tous les fils de chaîne et on les monte sur le métier.
- Calculer — déterminer la largeur du tissu voulu et la densité (nombre de fils au centimètre). Pour du lin courant : 15 à 20 fils par centimètre. Pour un tissu de 50 centimètres de large : 750 à 1000 fils de chaîne.
- Couper les fils — mesurer la longueur voulue plus 10% de marge (le tissage consomme du fil en s’approchant). Couper tous les fils à la même longueur.
- Ourdir — enrouler les fils sur l’ourdissoir (un cadre en bois avec des chevilles espacées). Chaque fil fait un aller-retour entre deux chevilles. L’ourdissoir détermine la longueur et la largeur de la chaîne.
- Transférer — transférer l’ourdage de l’ourdissoir au métier en l’enroulant sur l’ensouple arrière (rouleau du métier).
Montage du métier
- Passer les fils dans les lisses — chaque fil de chaîne passe dans une maille d’un harnais (ensemble de lisses). Les lisses alternées lèvent les fils pairs ou impairs. Pour un tissage simple (toiie), deux harnais suffisent.
- Fixer aux lattes — attacher les fils de chaîne à la latte d’attache avant du métier.
- Tendre — enrouler le surplus de chaîne sur l’ensouple arrière. La chaîne doit être régulièrement tendue — tous les fils à la même tension.
Le tissage
- Ouvrir la fosse — lever un harnais avec la pédale. Les fils pairs montent, les impairs restent bas. Un espace (la fosse) s’ouvre entre les deux séries.
- Passer la navette — jeter la navette (un porte-bobine en bois) chargée de fil de trame à travers la fosse d’un côté à l’autre.
- Tasser — ramener le peigne (ou la latte de tassage) contre le fil de trame pour le serrer contre le tissu déjà formé.
- Changer de fosse — lever l’autre harnais. Les fils impairs montent, les pairs descendent.
- Repasser la navette — dans l’autre sens.
- Tasser — et ainsi de suite.
- Avancer — régulièrement, dérouler un peu de chaîne de l’ensouple arrière et enrouler le tissu formé sur l’ensouple avant.
Vitesse et rendement
Un tisserand expérimenté sur métier à pedales produit 1 à 2 mètres de tissu par jour (largeur 50 à 80 centimètres). Un débutant : 30 à 50 centimètres par jour.
Pour un vêtement courant (chemise), il faut environ 1,5 mètre de tissu, soit 1 à 3 jours de tissage selon l’expérience.
Les différents armures (motifs de tissage)
Toile (armure simple)
Le plus simple : un fil sur, un sous. Chaque fil de trame passe alternativement sur et sous les fils de chaîne.
Résultat : tissu régulier, identique sur les deux faces. Le lin en toile est le tissu de base.
Sergé (armure diagonale)
Le fil de trame passe sur 2 fils de chaîne puis sous 1 (ou sur 3 sous 1). Le motif forme des diagonales visibles.
Résultat : tissu plus souple, plus drapant. Le jean moderne est un sergé de coton.
Nécessite 3 ou 4 harnais sur le métier.
Satin (armure longue)
Le fil de trame passe sur 4 fils de chaîne puis sous 1, avec un décalage régulier.
Résultat : tissu lisse, brillant sur une face. Plus fin, moins résistant que la toile.
Nécessite 5 ou plus harnais.
Natté, côtelé, velours
Les armures complexes nécessitent des métiers à multes harnais. Elles sont abordées dans les traités avancés.
Traitement du tissu après tissage
Délorage
Le tissu sortant du métier est encore rude et raide. Il faut l’adoucir :
- Laver — tremper le tissu dans l’eau chaude pour éliminer les apprêts naturels (substances collantes restantes dans les fibres)
- Battre — frapper le tissu humide contre une pierre ou un billot de bois. Cela assouplit les fibres et fait gonfler le tissu.
- Fouler — piétiner le tissu humide dans une cuve. Le foulage feutre les fibres et rend le tissu plus compact et plus chaud.
- Sécher — étendre en plein air, bien tendu sur un cadre pour éviter les plis
Blanchiment (pour le lin)
Le lin naturel est grisâtre. Pour le blanchir :
- Étendre le tissu sur l’herbe en plein soleil pendant plusieurs jours en l’arrosant régulièrement. L’oxygène et les rayons ultraviolets décolorent progressivement les fibres.
- Répéter le cycle mouillage / séchage au soleil 5 à 10 fois.
- Pour accélérer : utiliser des cendres de bois (alcalines). Faire tremper le tissu dans une solution de cendre + eau (lye) pendant 24 heures, puis rincer abondamment. Attention — la lye est caustique, protéger les mains.
Teinture
Le tissu blanchi peut être teint. Les teintures naturelles principales :
- Brou de noix (coques de noix verte) — brun foncé à noir
- Garance (racine de garance) — rouge
- Gaude (plante) — jaune vif
- Pastel (feuilles de pastel des teinturiers) — bleu
- Écorce de chêne — brun et fauve
- Oseille — vert olive
Principe général de teinture : tremper le tissu dans un bain de teinture chaude pendant plusieurs heures, puis rincer. Utiliser un mordant (alun, fer, cuivre) pour fixer la couleur.
Réparations et entretien
- Rapiéçage — coudre un morceau de tissu sur un trou. Utiliser le même tiss si possible.
- Reprise — tisser les fils manquants à l’aiguille sur les zones usées.
- Ourlets — replier et coudre les bords du tissu pour éviter qu’ils ne s’effilochent.
- Lavage — laver à l’eau tiède, frotter doucement, ne pas tordre. Sécher à l’ombre.
Voir aussi
- Fabriquer un métier à tisser — construction détaillée du métier
- Cultiver la terre — production de lin et de chanvre
- Fabriquer des vêtements de fortune — la méthode de dépannage sans métier
- Tannage des peaux — la concurrente du tissu pour l’habillement
- Fabriquer des voiles et utiliser le vent — le tissu en navire
- Couvrir un toit en chaume — toiture végétale
- Fabriquer de la colle naturelle — apprêts et collage de tissu