Fabriquer de la poix et du goudron de bois

En une phrase

La poix et le goudron de bois sont des substances noires, collantes et imperméables obtenues par distillation sèche du bois — le produit d’étanchéité le plus puissant avant l’ère du caoutchouc et des plastiques.

Qu’est-ce que c’est ?

La poix et le goudron de bois sont produits par la pyrolyse du bois, c’est-à-dire la cuisson du bois en l’absence d’oxygène. C’est le même principe que la fabrication du charbon de bois, mais au lieu de récupérer le charbon, on récupère les vapeurs condensables qui s’en dégagent.

Ces substances ont été utilisées pendant des millénaires pour :

  • Calfater les bateaux : enduire les coutures et les fissures du bois pour rendre les coques étanches
  • Protéger le bois : peindre les poutres, les clotures et les pilotis pour empêcher la pourriture
  • Coller : la poix chaude est une colle puissante pour assembler des morceaux de bois, fixer des pointes de flèches, cercler des manches d’outils
  • Fabriquer des torches : la poix brûle longtemps et résiste au vent
  • Imperméabiliser : toitures en bois, tonneaux, récipients en cuir
  • Lubrifier : la poix de forge sert à empâter les soies de marteau des forgerons

Il existe deux produits principaux :

  • La poix résineuse (colophane) : extraite de la résine de pin, transparente et cassante quand elle est froide. C’est la plus facile à produire.
  • Le goudron de bois (ou brai) : extrait de la distillation sèche du bois, noir et visqueux. Plus complexe à produire mais plus résistant et plus imperméable.

Où trouver les matières premières

Pour la poix de résine (pin)

Toute espèce de pin, sapin, épicéa ou mélèze produit de la résine. Les arbres les plus résineux sont :

  • Le pin maritime et le pin sylvestre : les plus producteurs en zone tempérée
  • L’épicéa : moins résineux mais disponible en montagne
  • Le pin ponderosa et le pin lodgepole : en zone nord-américaine

Pour récolter la résine :

  1. Repérer un pin avec des coulures de résine sur le tronc (gouttes blanches ou ambrées, collantes au toucher).
  2. Inciser le tronc avec un couteau ou une hachette. Faire une entaille en V inversé d’environ 10 centimètres de large, en descendant jusqu’à l’aubier. Ne pas entailler plus profondément que l’épaisseur de l’écorce.
  3. Placer un récipient (boisseau en écorce, petit seau en fer, coque en argile) sous l’entaille pour recevoir la résine qui coule.
  4. Attendre 1 à 3 semaines. Un bon pin produit 200 à 500 grammes de résine par entaille. Plusieurs entailles par arbre augmentent le rendement mais affaiblissent l’arbre.
  5. Collecter la résine du récipient. Elle est ambrée, collante et sent fortement le pin.

Pour le goudron de bois (distillation sèche)

Le goudron de bouleau est le plus précieux (il était célèbre chez les Scandinaves et les Amérindiens). Le goudron de pin est le plus courant. Tous les bois résineux produisent du goudron, mais le bouleau donne le meilleur goudron : noir, brillant, flexible et extrêmement collant.

Étapes détaillées

Méthode 1 : Fabriquer la poix de résine (la plus simple)

Cette méthode transforme la résine de pin en poix solide (colophane).

  1. Collecter la résine comme décrit ci-dessus. Il faut au moins 1 à 2 kilogrammes de résine pour un rendement significatif.
  2. Faire fondre la résine dans un récipient en fer ou en terre cuite sur un feu doux. La résine fond à environ 80 degres. Attention : la résine chaude est extrêmement collante et cause des brûlures sévères si elle touche la peau. Ne jamais toucher la résine chaude à mains nues.
  3. Filtrer la résine fondue à travers un linge fin ou un tamis pour enlever les écorces, les insectes et les impuretés. Le linge sera perdu (la résine est impossible à laver).
  4. Cuire la résine à feu moyen pendant 30 minutes à 1 heure. La résine bout et les composés volatils (terpentine) s’évaporent. La cuisine dégage des vapeurs inflammables et irritantes — toujours travailler en extérieur, sous le vent.
  5. Tester la consistance : déposer une goutte de poix sur une surface froide. Si elle durcit et devient cassante comme du verre, la poix est prête. Si elle reste molle et collante, continuer à cuire pour évaporer plus de terpentine.
  6. Couler dans des moules ou des seaux. Laisser refroidir complètement. La poix refroidie est une masse ambrée, dure et cassante.

Pour utiliser la poix : la réchauffer doucement pour la ramollir ou la rendre liquide. Enduire les surfaces à coller ou à étanchéifier avec un pinceau trempé dans la poix chaude. La poix refroidit et durcit en quelques minutes.

Méthode 2 : Fabriquer le goudron de bois par distillation sèche

Cette méthode est plus complexe mais produit un goudron noir, imperméable et puissant.

  1. Préparer le four de distillation :

    • Creuser un trou dans une pente ou un talus, d’environ 50 centimètres de profondeur et 40 centimètres de diamètre.
    • Tapisser le fond et les parois d’argile réfractaire pour le rendre étanche.
    • Creuser un canal en pente depuis le fond du trou vers l’extérieur, d’environ 30 centimètres de long. C’est par ce canal que le goudron liquide coulera.
    • Placer un récipient en fer ou en terre cuite à l’extrémité du canal pour recueillir le goudron.
    • Le trou doit avoir un fond en forme de cuvette pour diriger le liquide vers le canal.
  2. Remplir le four de bois :

    • Couper du bois de pin ou de bouleau en bûchettes de 20 à 30 centimètres de long.
    • Pour le goudron de bouleau : utiliser uniquement l’écorce. L’écorce de bouleau est le meilleur matériau pour le goudron. La collecter en tirant l’écorce des troncs d’arbres récemment abattus ou tombés.
    • Empiler les bûchettes ou l’écorce verticalement dans le trou, le plus serré possible. Plus il y a de bois, plus le rendement est élevé.
    • Bourrer les espaces avec des copeaux et des sciures de bois résineux.
  3. Couvrir et sceller :

    • Placer un couvercle en fer ou en pierre plate sur le trou. Le couvercle doit être assez lourd pour résister à la pression.
    • Sceller les bords du couvercle avec de l’argile pour rendre le four hermétique. L’absence d’oxygène est essentielle — c’est la pyrolyse, pas la combustion.
    • Laisser uniquement le canal d’écoulement ouvert vers le récipient collecteur.
  4. Allumer le feu autour du four :

    • Allumer un feu de bois autour et au-dessus du four. La chaleur extérieure traverse l’argile et le couvercle, chauffant le bois à l’intérieur sans oxygène.
    • Maintenir un feu vigoureux pendant 2 à 4 heures. Ajouter du bois régulièrement.
    • Le bois à l’intérieur se décompose : le gaz et la vapeur sortent par le canal. Les vapeurs condensables forment le goudron, qui coule dans le récipient.
    • Le gaz inflammable qui sort du canal peut être allumé — les vapeurs de goudron brûlent avec une flamme jaune. C’est un signe que la distillation fonctionne.
  5. Récupérer le goudron :

    • Le goudron coule lentement dans le récipient. Il est noir, visqueux et sent fortement le goudron de cheminée.
    • Continuer le feu jusqu’à ce que le goudron ne coule plus (2 à 4 heures).
    • Laisser refroidir le four pendant 12 heures avant de l’ouvrir. L’intérieur contient du charbon de bois (voir Fabriquer du charbon de bois) et les vapeurs résiduelles sont toxiques.
    • Le rendement typique est de 5 à 10 litres de goudron pour 50 kilogrammes de bois résineux.
  6. Affiner le goudron (optionnel) :

    • Le goudron brut contient de l’eau et des impuretés. Le chauffer doucement à feu doux dans un récipient ouvert pour évaporer l’eau (1 à 2 heures à 80-100 degres).
    • Passer le goudron chaud à travers un tamis ou un linge pour enlever les particules de charbon.
    • Le goudron affiné est noir, brillant, homogène et visqueux.

Méthode 3 : Le goudron de bouleau simplifié

Pour les petites quantités, une méthode plus simple fonctionne.

  1. Collecter l’écorce de bouleau : l’écorce intérieure (le liber) est la partie riche en goudron. L’enlever des troncs d’arbres récemment coupés en tirant les bandes.
  2. Rouler l’écorce en un tube serré : enrouler les bandes d’écorce sur elles-mêmes pour former un cylindre compact d’environ 10 centimètres de diamètre et 20 centimètres de long.
  3. Envelopper le tube dans de l’écorce extérieure de bouleau ou dans des feuilles larges pour le sceller.
  4. Chauffer le tube au-dessus d’un feu doux. Le goudron suinte de l’écorce et coule le long du tube.
  5. Recueillir le goudron dans un récipient placé en dessous. Le goudron de bouleau est noir, très collant et flexible. Il durcit en refroidissant mais reste légèrement flexible, ce qui le rend supérieur au goudron de pin pour la couture et le collage.

Comment utiliser la poix et le goudron

Calfater un bateau

  1. Enfoncer du chanvre ou de l’étoupe dans les coutures entre les planches avec un couteau à caulking.
  2. Verser la poix ou le goudron chaud sur l’étoupe pour la saturer et la sceller.
  3. Répéter sur toutes les coutures. Un bateau bien calfeté est totalement étanche.

Protéger le bois

  1. Chauffer la poix ou le goudron pour le rendre liquide.
  2. Enduire le bois avec un pinceau ou un chiffon trempé. Deux couches sont préférables.
  3. Laisser sécher 24 heures entre les couches. Le goudron pénètre dans les fibres du bois et forme une barrière imperméable et antiputride.

Fabriquer des torches

  1. Enrouler de la toile ou du chanvre autour d’un bâton de 60 centimètres.
  2. Tremper dans la poix chaude ou le goudron chaud.
  3. Laisser refroidir et durcir. La torche s’allume facilement et brûle pendant 30 minutes à 1 heure, même par temps venteux.

Coller deux pièces

  1. Chauffer la poix jusqu’à ce qu’elle soit liquide mais pas bouillante.
  2. Enduire les deux surfaces à coller d’une couche fine.
  3. Presser les pièces ensemble et maintenir la pression pendant 5 à 10 minutes.
  4. Laisser refroidir complètement (1 à 2 heures). La poix durcit en formant une liaison solide mais cassante.

Variations par climat

  • En climat froid : le goudron de bouleau reste flexible même par grand froid, ce qui en fait le meilleur choix pour les régions nordiques. La poix de pin devient cassante en dessous de zéro — la réchauffer avant utilisation pour l’assouplir.
  • En climat tempéré : la poix de pin est le produit le plus accessible et le plus facile à produire. Les pins sont abondants et la résine coule naturellement en été.
  • En climat tropical : les résines de conifères tropicaux (diptérocarpacées) produisent des poix de qualité, parfois en quantités massives. Le dammar et la copal sont des résines tropicales qui se travaillent comme la poix de pin.
  • En climat désertique : les conifères sont rares. Les exsudats de certaines euphorbes et acacias peuvent servir de substitut, mais en plus petite quantité. Privilégier le goudron obtenu par distillation de tout bois disponible.

Pièges et erreurs courantes

  • Fumées toxiques : ne jamais cuire la résine ou le goudron en intérieur. Les vapeurs de terpentine et de goudron sont irritantes, inflammables et toxiques. Toujours travailler en extérieur, sous le vent, loin de tout habitation.
  • Brûlures graves : la poix et le goudron chauds collent à la peau et causent des brûlures profondes. Porter des gants en cuir épais et des manches longues. En cas de contact avec la peau, ne pas arracher — huiler avec du gras ou de l’huile végétale pour dissoudre la poix, puis laver à l’eau chaude et au savon (voir Fabriquer du savon).
  • Feu accidentel : la terpentine qui s’évapore de la résine chauffée est extrêmement inflammable. Ne jamais chauffer la résine sur un feu vif — utiliser un feu doux et surveiller en permanence. Avoir de l’eau et du sable à proximité pour éteindre tout départ de feu.
  • Goudron mélangé à de l’eau : l’eau dans le goudron provoque des bulles, des éclaboussures et une mauvaise adhérence. Chauffer doucement le goudron pour évaporer l’eau avant utilisation.
  • Four non étanche : si le four de distillation laisse passer l’air, le bois brûle au lieu de se pyrolyser, et on obtient des cendres au lieu de goudron. Sceller soigneusement avec de l’argile.
  • Rendement faible : le goudron ne coule que si le bois est résineux. Du bois de feuillus non résineux (chêne, hêtre) ne produit presque pas de goudron. Utiliser du pin, du bouleau ou de l’épicéa.

Une fois que vous savez faire ça, vous pouvez débloquer

Notes

  • Le goudron de bouleau est le meilleur adhésif naturel du monde avant l’invention des colles synthétiques. Les Nordiques l’utilisaient pour tout : réparer les pots, coller les pointes de flèches, calfater les bateaux, imperméabiliser les chaussures.
  • La poix de pin est le produit le plus facile à obtenir. N’importe quel pin produit de la résine qui peut être transformée en poix.
  • Le mot “brai” est l’ancien nom français du goudron de bois. L’expression “être dans le brai” signifiait être dans une situation collante et difficile à sortir — ce qui est littéralement le cas quand on marche dans du goudron.
  • Un pin normalement résineux produit 1 à 2 kilogrammes de résine par an. Pour 10 litres de poix, il faut environ 20 kilogrammes de résine, soit les récoltes de 10 à 20 pins pendant un été.
  • Le goudron de bois contient aussi du méthanol, de l’acide acétique et de l’acétone dans ses fractions les plus légères. Ces sous-produits peuvent être récupérés séparément par distillation fractionnée.

Ressources externes

  • Survivor Library — manuels historiques de pyrolyse du bois et de production de goudron (catégorie « Chemistry » et « Woodworking »)
  • Appropedia — tutoriels de production artisanale de goudron et de poix
  • TruePrepper PDFs — manuels de survie incluant la fabrication de poix et de goudron
  • Open Source Ecology — GVCS — plans de fours de pyrolyse et de distillation