Fabriquer une pirogue monoxyle
La pirogue monoxyle est un bateau creusé dans un seul tronc d'arbre. C'est le moyen de navigation le plus ancien et le plus fiable qu'un être humain puisse construire seul, sans clou, sans colle, sans tissu. Une pirogue bien faite porte un homme et du matériel sur des dizaines de kilomètres de rivière, traverse des lacs, et résiste au vent modéré. Elle est l'outil de libération par excellence : avec elle, les cours d'eau deviennent des routes.
Choisir l’arbre
Le choix du tronc est l’étape qui détermine toute la réussite. Un mauvais arbre donnera une pirogue qui coule ou qui se fend.
Essences recommandées par ordre de préférence
- Orme : Le meilleur bois pour les pirogues. Les fibres longues et entrelacées de l’orme empêchent les fentes de se propager. Même si une fissure apparaît, elle ne traverse pas le tronc. L’orme se creuse bien et conserve sa solidité une fois vidé.
- Chêne : Excellent, très durable, mais plus lourd et plus difficile à creuser. Le chêne rouge est préférable au chêne blanc pour sa légèreté.
- Pin blanc : Plus léger, plus facile à creuser, mais moins résistant aux chocs. Convient pour les eaux calmes.
- Cèdre rouge : Léger et facile à travailler, mais fragile sur les rochers.
- Peuplier : Facile à creuser mais pourrit rapidement en contact permanent avec l’eau.
Critères de sélection
- Diamètre : minimum 60 centimètres, idéalement 80 à 100 centimètres.
- Longueur : 4 à 6 mètres pour une pirogue monoplace, 6 à 8 mètres pour deux personnes.
- Rectitude : le tronc doit être parfaitement rectiligne sur toute la longueur.
- Absence de branches : choisissez un tronc dont les branches commencent haut, les cinq à six premiers mètres doivent être nus.
- Absence de pourriture : frappez le tronc avec un bâton. Un son clair et résonant indique un bois sain. Un son sourd et mat indique une pourriture interne.
- Absence de courbure : posez le tronc au sol, il ne doit pas rouler ni présenter de flèche visible.
Abattage
Abattez l’arbre aussi près du sol que possible pour récupérer le maximum de longueur utile. Utilisez une hache en pierre ou en fer si vous en avez une. Sans hache, employez la technique du brûlage contrôlé : entourez la base du tronc d’un feu de braise maintenu par un muret de terre, en retirant régulièrement les cendres pour que les flammes attaquent toujours le bois frais. Creusez une rainure circulaire en brûlant et en raclant alternativement. La technique est lente (6 à 12 heures) mais fonctionne.
Préparer le tronc
Étape 1 : Écorcer
Retirez toute l’écorce du tronc abattu. L’écorce retient l’humidité et favorise la pourriture. Utilisez un bâton plat ou un éclat de silex pour coincer sous l’écorce et la décoller par grandes lanières. Travaillez du haut vers le bas. L’écorce se détache plus facilement quand le bois est encore vert et la sève monte.
Étape 2 : Façonner l’extérieur
Avant de creuser, donnez au tronc sa forme extérieure finale. Une pirogue doit être effilée aux deux extrémités et légèrement renflée au milieu.
- Tracez une ligne médiane sur le dessus du tronc en utilisant un cordeau frotté de charbon de bois.
- Tracez les lignes de coupe latérales qui définiront le profil en plan. L’avant et l’arrière doivent se rétrécir progressivement vers des pointes sur au moins un quart de la longueur de chaque côté.
- Avec une hache, équarrissez le tronc en dehors des lignes. Travaillez progressivement, enlèvement par enlèvement, jusqu’à approcher la ligne tracée.
- Affinez les extrémités en biseau pour qu’elles soient légèrement surélevées par rapport au fond de la pirogue.
Étape 3 : Aplatir le fond
Le fond doit être plat ou très légèrement convexe pour la stabilité. Posez le tronc et vérifiez qu’il ne roule pas. S’il a tendance à rouler, aplatissez le dessous à la hache jusqu’à obtenir une surface d’appui stable d’au moins 25 à 30 centimètres de large.
Creuser l’intérieur
C’est l’opération la plus longue et la plus importante. Deux méthodes : la méthode à la hache et la méthode par brûlage.
Méthode par brûlage (la plus accessible)
Cette méthode est la meilleure quand on ne dispose pas d’outils en fer. Elle utilise le feu comme outil de creusement.
- Dessiner l’intérieur : Tracez au charbon de bois le contours de la cavité sur le dessus du tronc. Laissez une épaisseur de paroi d’au moins 4 centimètres sur les côtés et 5 centimètres au fond.
- Première combustion : Allumez un petit feu contrôlé à l’intérieur du tronc, uniquement dans la zone centrale. Utilisez de petites branches sèches. Le feu doit être modéré, jamais violent.
- Racler les cendres : Lorsque le feu s’éteint ou que vous l’étouffez, racler les couches de charbon avec un outil en pierre. Un racloir en silex fonctionne bien. Un bâton durci au feu sert aussi.
- Répéter : Alternez combustion et raclage. Chaque cycle enlève environ 5 à 10 millimètres de bois. Soyez patient. Une pirogue de 5 mètres demande 40 à 60 cycles.
- Protéger les parois : Enduisez d’argile humide les zones que vous ne voulez pas brûler. L’argile isole le bois de la chaleur et agit comme un pare-feu localisé.
- Creuser les extrémités : Les extrémités effilées sont plus délicates. Utilisez des braises placées dans des fosses creusées à la main, protégées par des murets d’argile.
Méthode à la hache
Si vous possédez une hache en fer (voir Forger des outils en fer) :
- Commencez par deux entailles longitudinales le long des parois intérieures.
- Creusez le centre en éclatant le bois entre les entailles.
- Travaillez par passes successives, en retirant des copeaux réguliers.
- Affinez les parois jusqu’à l’épaisseur voulue.
Quel que soit la méthode, visez les épaisseurs finales suivantes :
- Parois latérales : 3 centimètres au centre, 2 centimètres vers les extrémités.
- Fond : 4 centimètres au centre, 3 centimètres vers les extrémités.
- Étraves (avant et arrière) : 2 centimètres.
Le contrôle d’épaisseur
Pour vérifier l’épaisseur des parois sans percer de trou :
- Placez votre main à l’intérieur et frappez l’extérieur avec un bâton.
- Un son clair et aigu indique une paroi fine. Un son sourd et grave indique une paroi épaisse.
- Pour plus de précision, enfoncez une fine aiguille de bois à travers la paroi et repérez la profondeur avec l’ongle.
Élargir la pirogue (optionnel mais recommandé)
Une pirogue simplement creusée est étroite. Pour la rendre plus stable et plus spacieuse, on peut l’élargir par écartement.
- Ramollir le bois : Remplissez la pirogue d’eau et faites chauffer doucement l’extérieur avec un feu de branches. L’intérieur doit rester humide. Le bois se ramollit.
- Écarter les parois : Placez des étais en bois dur entre les deux parois. Commencez par le centre, où l’écartement sera le plus grand (10 à 15 centimètres), et progressez vers les extrémités.
- Maintenir l’écartement : Laissez les étais en place pendant que le bois sèche et fige dans sa nouvelle forme (2 à 3 jours).
- Ajouter des bancs : Fixez des bancs transversaux qui maintiennent l’écartement définitivement.
Cette technique augmente la largeur de 20 à 30 centimètres et améliore considérablement la stabilité.
Ajouter les finitions
Bancs et ridoirs
Les bancs transversaux servent à s’asseoir et à rigidifier la pirogue :
- Creusez des encoches sur les parois intérieures à l’endroit des bancs.
- Taillez les bancs dans du bois dur (chêne ou orme) pour qu’ils s’emboîtent dans les encoches.
- Fixez avec des chevilles en bois dur traversant le banc et la paroi.
Perruques (extrémités)
Les extrémités de la pirogue sont vulnérables aux chocs. Renforcez-les en fixant un bloc de bois dur à chaque bout, taillé en pointe et chevillé au tronc principal.
Poignées de portage
Creusez deux trous de 4 centimètres de diamètre à chaque extrémité, dans la partie la plus épaisse, pour y passer les mains lors du portage. Alternativement, fixez des cordages en boucle à travers des trous percés dans les étraves.
Étanchéification
Même bien creusée, une pirogue peut laisser passer l’eau par les pores du bois et les micro-fissures.
Méthode à la résine
- Faites fondre de la résine de conifère dans un récipient en terre cuite (voir Fabriquer de la poterie).
- Ajoutez de la cendre de bois finement tamisée comme charge (2 parts de résine pour 1 part de cendre).
- Appliquez le mélange chaud au pinceau de mousse sur toutes les coutures, les fissures et les zones poreuses.
- Laissez durcer.
Méthode au goudron végétal
La méthode la plus durable est d’enduire toute la pirogue de goudron de bois (voir Fabriquer du charbon de bois pour la production de goudron dans un four de carbonisation). Le goudron pénètre les pores du bois, durcit en une couche imperméable, et protège de la pourriture.
- Chauffez le goudron jusqu’à le rendre liquide.
- Appliquez une première couche au pinceau ou en versant.
- Laissez sécher 24 heures.
- Appliquez une seconde couche.
- Laissez sécher 48 heures avant la mise à l’eau.
Mise à l’eau et ajustements
La première mise à l’eau est un moment critique :
- Choisissez un plan d’eau calme et peu profond.
- Placez la pirogue dans l’eau et vérifiez la ligne de flottaison. Elle doit descendre d’environ 15 à 20 centimètres avec une personne à bord.
- Vérifiez les fuites. Marquez leur emplacement au charbon de bois.
- Ramenez la pirogue à terre et colmatez les fuites avec de la résine ou du goudron.
- Répétez jusqu’à ce que la pirogue soit parfaitement étanche.
Ajustement de l’assiette
Si la pirogue penche d’un côté, ajoutez du lest (pierres) du côté opposé ou déplacez la position d’assise. Si l’avant ou l’arrière s’enfonce, reculez ou avancez le banc.
Pagayer
Fabriquez une pagaie_simple :
- Prenez un bâton droit de 1,50 mètre de long et 4 centimètres de diamètre (frêne, orme ou érable).
- Aplatissez une extrémité sur 40 centimètres de longueur et 12 centimètres de largeur pour faire la pale.
- Affûtez les bords de la pale.
- L’autre extrémité sert de poignée ; ménagez un léger renflement pour la prise en main.
La pagaie se tient à deux mains, la main supérieure sur le bout du manche, la main inférieure à environ deux tiers de la longueur.