Fabriquer des teintures naturelles

Abstract

Fabriquer des teintures naturelles, c’est extraire les couleurs des plantes, des minéraux et des insectes pour colorer les fibres textiles de manière durable — l’art millénaire de donner de la couleur au monde sans chimie de synthèse.

Qu’est-ce que c’est

La teinture naturelle est l’art de colorer des fibres (lin, chanvre, laine, coton, soie) en utilisant les pigments contenus dans les plantes, les minéraux et certains insectes. C’est la seule méthode de teinture utilisée depuis la préhistoire jusqu’au 19e siècle, quand les colorants synthétiques ont été inventés.

Une teinture naturelle se compose de trois éléments :

  1. La matière colorante : la plante, le minéral ou l’insecte qui fournit le pigment.
  2. Le mordant : une substance chimique naturelle (alun, fer, cuivre, étain) qui fixe la couleur sur la fibre. Sans mordant, la couleur part au lavage.
  3. La fibre : le textile à teindre. Les fibres animales (laine, soie) se teignent plus facilement que les fibres végétales (lin, chanvre, coton).

Où trouver les matières colorantes

Les couleurs par plante

Rouges

PlantePartie utiliséeCouleur obtenueAbondance
GaranceRacines séchéesRouge vif à rouge briqueCultivable, prairies
CochenilleInsectes écrasés (femelles)Rouge écarlate vifSur les cactus nopal, zones sèches
KermèsInsectes écrasésRouge cramoisiSur les chênes kermès, Méditerranée
Racine d’ormeÉcorce de racineRouge-brunForêts tempérées

La garance est la source de rouge la plus importante en Europe. Ses racines contiennent l’alizarine, un rouge vif et solide. La garance était cultivée en grand dans le sud de la France et en Hollande depuis le Moyen Âge.

Bleus

PlantePartie utiliséeCouleur obtenueAbondance
Pastel des teinturiers (woad)Feuilles fraîchesBleu clair à bleu moyenCultivable, Europe tempérée
IndigotierFeuilles fraîchesBleu profond à bleu-navyZones tropicales, importé
VioletteFleursBleu pâle à lavandeJardins, bois

Le pastel des teinturiers est la source de bleu traditionnelle d’Europe. Ses feuilles fraîches contiennent de l’indigotine en petite quantité (20 fois moins que l’indigotier tropical). Mais le pastel pousse en climat tempéré et a fait la fortune de Toulouse et de l’Angleterre au Moyen Âge.

Jaunes

PlantePartie utiliséeCouleur obtenueAbondance
Genêt à balaisFleursJaune vifLandes, coteaux
CamomilleFleursJaune doréPrairies, jardins
SafranStigmates de fleursJaune d’or vifCultivable, rare
Gaude (réséda)Tiges et feuillesJaune vif solubleCultivable
Écorce de pommierÉcorceJaune doréVergers
CurcumaRacinesJaune vifZones tropicales
OignonPeaux sèchesJaune doré à brun doréPartout

Le jaune est la couleur la plus facile à obtenir — beaucoup de plantes donnent du jaune. Le genêt et la gaude sont les sources traditionnelles les plus solides.

Verts

Le vert naturel est rare chez les plantes — le vert chlorophyllien ne se fixe pas bien. On obtient le vert en superposant un jaune sur un bleu, ou en teignant directement avec :

PlantePartie utiliséeCouleur obtenue
BouleauFeuilles fraîchesVert jaunâtre
Morelle noireBaies vertesVert-gris
Fougère aiglePlante entièreVert olive

La méthode la plus fiable pour le vert : teindre d’abord en bleu (pastel), puis surenjeindre en jaune (genêt).

Noirs et bruns

PlantePartie utiliséeCouleur obtenue
Brou de noixEnveloppe verte des noixBrun foncé à noir
Écorce de chêneÉcorce riche en taninBrun fauve à brun foncé
SumacFeuilles et fruitsBrun-noir
Catechu (cachou)Extrait d’écorceBrun foncé à noir
Fer + taninCombinaison chimiqueNoir profond

Le noir véritable est difficile en teinture naturelle. La meilleure méthode : mordançage au fer sur un tissu riche en tanin (laine traitée au chêne), ou superposition rouge + bleu + jaune foncé.

Oranges

PlantePartie utiliséeCouleur obtenue
Annatto (roucou)GrainesOrange vif
CarthameFleursOrange à rouge-orangé
Racine de rhubarbeRacinesOrange doré
Oignon (peaux rouges)Peaux sèchesOrange brun

Les mordants — la clé de la fixation

Un mordant est une substance qui crée un lien chimique entre la fibre et le colorant. Sans mordant, la couleur part au premier lavage.

L’alun (sulfate d’aluminium double de potassium)

Le mordant universel, le plus utilisé depuis l’Antiquité.

  • Source : la pierre d’alun (alunite) se trouve dans les roches volcaniques. Les mines d’alun existent en Turquie, en Italie (Tolfa), en Espagne et en France (Rougeotte des Vosges).
  • Identification : roche blanchâtre à rosée, Cristalline, au goût astringent et sucré. Se dissout dans l’eau chaude.
  • Comment l’obtenir :
    1. Trouver de l’alunite (roche blanche à rosée dans les zones volcaniques).
    2. La chauffer à feu doux pour la déshydrater.
    3. La dissoudre dans l’eau chaude.
    4. Filtrer la solution.
    5. Laisser cristalliser l’alun en refroidissant.
  • Usage : 15 à 25 % du poids de la fibre. L’alun donne des couleurs vives et claires. Il est le mordant de base pour presque toutes les teintures.

Le fer (sulfate de fer)

Le fer assombrit les couleurs — il « attriste » la teinture.

  • Source : voir Forger des outils en fer. Le sulfate de fer se forme naturellement quand du fer rouille dans une solution acide.
  • Fabrication :
    1. Dissoudre des clous ou de la sciure de fer dans du vinaigre fort (voir Créer de l’acide acétique (vinaigre)).
    2. Laisser macérer 2 semaines. La solution verdît (sel de fer).
    3. Filtrer. Le liquide vert est le mordant de fer.
  • Usage : 5 à 10 % du poids de la fibre. Le fer transforme le jaune en olive, le rouge en bordeaux, le bleu en bleu-gris. C’est le mordant du noir et des tons foncés.

La cendre (potasse)

  • Source : cendre de bois (surtout bois tendre). Voir Fabriquer du charbon de bois.
  • Usage : la lessive de cendres (potasse) alcalinise le bain de teinture et fixe certains colorants rouges et bruns. Sert aussi pour le dégraissage des fibres avant teinture.

Le tanin

  • Source : écorce de chêne, noix de galle, sumac. Le tanin se trouve dans les plantes riches en tannins (chêne, chataîgnier, noyer).
  • Usage : le tanin est à la fois un mordant (pour les fibres végétales) et un pré-mordant qui aide l’alun à adhérer. Les fibres végétales (lin, coton) nécessitent un traitement au tanin avant l’alun.

Étapes détaillées

Étape 1 : Préparer les fibres

La préparation est essentielle. Une fibre sale ou grasse ne se teint pas.

Pour la laine :

  1. Dégraissage : laver la laine dans une eau chaude additionnée de lessive de cendres (potasse). Remuer doucement. Rincer à l’eau claire. La laine doit être blanche et sans odeur.
  2. Écoudrage : enlever les burres et les débris végétaux.
  3. Foulage : optionnel. Tisser la laine puis la foulonner (compacter) avant de teindre. La laine feutrée se teint mieux.

Pour le lin et le chanvre :

  1. Dégraissage : faire bouillir les fibres dans une lessive de cendres pendant 1 heure. Rincer abondamment.
  2. Pré-mordançage au tanin : tremper les fibres dans une décoction d’écorce de chêne ou de noix de galle pendant 12 heures. Les fibres végétales ont besoin de tanin pour que l’alun accroche.

Étape 2 : Mordançage

Le mordançage se fait avant la teinture. C’est l’étape la plus importante.

  1. Calculer la quantité : peser les fibres sèches. Alun = 20 % du poids de fibre. Fer = 5 à 10 % du poids.
  2. Préparer le bain : dans une grande marmite en fer ou en cuivre (voir Extraire le cuivre), dissoudre l’alun dans de l’eau chaude (15 litres par kg de fibre).
  3. Immerger : plonger les fibres humides dans le bain d’alun. Porter à ébullition douce.
  4. Maintenir : laisser frémir pendant 1 heure en remuant doucement. Les fibres doivent être imprégnées d’alun.
  5. Refroidir : éteindre le feu. Laisser les fibres dans le bain refroidissant pendant la nuit (12 heures).
  6. Égoutter : sortir les fibres, les essorer doucement. Elles sont mordancées et prêtes à teindre. Ne pas les rincer — l’alun doit rester dans les fibres.

Mordançage au fer (pour les couleurs foncées) :

  1. Même procédure, mais avec une solution de sulfate de fer au lieu de l’alun.
  2. Le mordançage au fer se fait souvent après la teinture (post-mordançage) pour assombrir la couleur.

Étape 3 : Préparer le bain de teinture

  1. Récolter les plantes : cueillir les plantes tinctoriales à maturité. Les feuilles de pastel sont récoltées en juillet-août. Les racines de garance en automne. Les fleurs de genêt en mai-juin.
  2. Hacher : couper les plantes en morceaux. Plus les morceaux sont petits, plus l’extraction est efficace.
  3. Faire tremper : mettre les plantes dans une grande marmite d’eau froide. Laisser tremper toute la nuit (12 heures minimum).
  4. Chauffer : porter à ébullition douce. Laisser frémir pendant 1 à 2 heures. La couleur de l’eau change — c’est le pigment qui sort.
  5. Filtrer : verser le bain à travers un linge pour enlever les débris végétaux. Le liquide coloré est le bain de teinture.
  6. Concentration : pour une couleur intense, utiliser beaucoup de plantes (autant de plante que de fibre en poids pour la plupart des teintures). Un bain trop dilué donnera une couleur pâle.

Étape 4 : La teinture

  1. Immerger : plonger les fibres mordancées (encore humides) dans le bain de teinture chaud (60-80 degres, pas bouillant pour la laine).
  2. Remuer : remuer doucement et régulièrement avec un bâton pour assurer une coloration uniforme. Ne jamais agiter vigoureusement la laine — elle feutre.
  3. Durée : laisser les fibres dans le bain pendant 1 à 2 heures à température douce. Plus longtemps, plus la couleur est intense.
  4. Refroidir : éteindre le feu. Laisser les fibres dans le bain qui refroidit pendant la nuit. La couleur se fixe pendant le refroidissement.
  5. Rincer : sortir les fibres. Les rincer à l’eau claire tiède jusqu’à ce que l’eau de rinçage soit claire.
  6. Sécher : étendre les fibres à l’ombre. Le soleil direct décolore les teintures fraiches.

Étape 5 : Teintures spécifiques

Le bleu au pastel (méthode de la cuve)

Le bleu au pastel est particulier car l’indigotine n’est pas soluble dans l’eau. Il faut la réduire (rendre soluble) dans une cuve alcaline.

  1. Récolter : cueillir les feuilles de pastel fraîches en juillet.
  2. Broyer : écraser les feuilles en bouillie dans un mortier ou au pilon. Voir Fabriquer un mortier et pilon.
  3. Former les cocagnes : mouler la bouillie en boules (cocagnes) de la taille d’un poing. Laisser sécher au soleil pendant 4 à 6 semaines. Les cocagnes fermentent et deviennent noires.
  4. La cuve : dans une grande cuve en bois ou en terre, dissoudre de la potasse (cendres de bois) dans de l’eau tiède. Ajouter de la crotte d’urine fermentée (solution traditionnelle) ou du vin aigre pour abaisser le pH.
  5. La réduction : ajouter les cocagnes pilées dans la cuve. Chauffer doucement à 40-50 degres pendant 3 jours. Remuer de temps en temps. Le bain passe du vert au jaune-brun avec une mousse bleue — c’est la fleurée de pastel. Le bain est prêt.
  6. Le trempage : plonger les fibres mordancées dans la cuve. Les travailler doucement sous la surface pendant 15 à 30 minutes. Sortir les fibres.
  7. L’oxydation : exposant les fibres à l’air. Le bleu apparaît en quelques minutes au contact de l’oxygène. C’est magique — les fibres sortent jaune-vert du bain et deviennent bleues en séchant.
  8. Renouveler : pour un bleu foncé, tremper plusieurs fois (3 à 10 trempages) en laissant sécher entre chaque.

Le rouge à la garance

  1. Récolter : arracher les racines de garance en automne (2-3 ans après la plantation).
  2. Sécher : étaler les racines au soleil pendant 2 semaines. Elles deviennent rouges-brunes.
  3. Broyer : écraser les racines sèches en poudre fine. Utiliser un mortier en pierre.
  4. La décoction : mettre la poudre de garance dans de l’eau froide. Laisser tremper 12 heures. Chauffer doucement à 60-70 degres pendant 2 heures. Ne pas bouillir — la garance perd sa couleur à trop haute température.
  5. Filtrer : enlever la poudre de garance. Le bain est rouge-brun.
  6. Mordançage : les fibres doivent être mordancées à l’alun (voir étape 2) pour que le rouge accroche.
  7. La teinture : plonger les fibres mordancées dans le bain de garance. Chauffer doucement à 60 degres pendant 1 heure. Remuer doucement.
  8. Rinçage : rincer à l’eau claire. Le rouge est vif et solide — la garance est la teinture la plus résistante au lavage.

Le noir au fer et tanin

  1. Préparer les fibres : mordancer à l’alun (voir étape 2).
  2. Première teinture : teindre en bleu (pastel) ou en brun (brou de noix).
  3. Post-mordançage au fer : tremper les fibres teintes dans une solution de sulfate de fer (5 % du poids de fibre) pendant 30 minutes à chaud.
  4. Deuxième trempage : remettre les fibres dans un bain concentré de tanin (écorce de chêne) pendant 1 heure.
  5. Résultat : la combinaison fer + tanin assombrit la couleur jusqu’au noir profond.
  6. Rinçage abondant : le fer rouille les fibres si on ne rince pas suffisamment. Rincer 3 fois.

Étape 6 : Fixation et finition

  1. Le rinçage au sel : une dernière eau de rinçage additionnée d’une poignée de sel (voir Extraire le sel) aide à fixer certaines couleurs.
  2. Le séchage : toujours sécher à l’ombre. Le soleil est l’ennemi des teintures fraîches.
  3. Le vieillissement : les teintures naturelles gagnent en solidité en vieillissant. Ne pas laver un tissu teint pendant au moins 1 semaine après la teinture.

Pièges et erreurs

  • Pas de mordant, pas de couleur durable : sans mordant, la couleur part au premier lavage. L’alun est indispensable.
  • Fibres sales : la laine grasse ne se teint pas. Dégraisser soigneusement avant teinture.
  • Température trop élevée : la garance et beaucoup d’autres plantes perdent leur couleur à l’ébullition. Ne jamais dépasser 80 degres pour les teintures rouges.
  • Couleur inégale : remuer doucement et régulièrement pendant la teinture. Les plis dans le tissu créent des zones non teintes.
  • Trop de fer : le fer fragilise les fibres. Ne jamais dépasser 10 % du poids de fibre en fer.
  • Eau calcaire : l’eau calcaire dull les couleurs. Si l’eau est calcaire, ajouter une cuillerée de vinaigre (voir Créer de l’acide acétique (vinaigre)) pour acidifier.
  • Bain trop dilué : pour une couleur intense, il faut beaucoup de plantes. Le ratio standard est 1:1 (poids de plante sèche = poids de fibre). Certaines plantes faibles demandent 2:1 ou 3:1.
  • Ne pas jeter les bains : les bains de teinture peuvent servir plusieurs fois. Le deuxième bain donne une couleur plus claire (rinçage), le troisième encore plus claire. Utiliser jusqu’à épuisement.
  • Toxicité : certaines plantes tinctoriales sont toxiques (morelle noire, certaines fougères). Se laver les mains après manipulation.

Une fois que vous savez faire ça, vous pouvez débloquer

Notes

  • La teinture naturelle est un art qui demande de la patience et de l’expérience. Chaque bain est différent. Les résultats varient selon la plante, le sol, la saison, l’eau et le mordant. L’imprévu fait partie du processus.
  • L’industrie textile européenne a vécu de la teinture naturelle pendant 2000 ans. La guilde des teinturiers était parmi les plus puissantes de chaque ville.
  • Le bleu au pastel a fait la richesse de Toulouse et de l’Albigeois au 15e et 16e siècle. Le « pays de cocagne » tire son nom des cocagnes de pastel.
  • Le rouge de garance a équipé les armées françaises (pantalon garance) jusqu’en 1914. C’est l’une des teintures les plus solides au monde.
  • Les teintures synthétiques, inventées en 1856, ont détruit l’industrie de la teinture naturelle en 20 ans. Mais les teintures naturelles sont plus écologiques, plus nuancées, et vieillissent mieux.
  • Les couleurs naturelles sont toujours plus douces et plus nuancées que les couleurs synthétiques. Un même bain donne des résultats différents sur la laine, le lin et le coton.