Fabriquer un tour à métaux
En une sentence
Le tour à métaux est la machine qui fabrique les machines — sans lui, chaque cylindre, chaque arbre, chaque vis est fait à la main ; avec lui, la précision et la reproductibilité deviennent possibles.
Comment ça marche
Qu’est-ce que c’est ?
Un tour à métaux est une machine qui fait tourner une pièce de métal (ou de bois) à grande vitesse pendant qu’un outil coupant, fixe, enlève de la matière. Le résultat est un cylindre parfait, un cône, un filetage, ou toute forme de révolution.
C’est la machine-outil fondamentale de la révolution industrielle. Sans tour, impossible de fabriquer des cylindres précis pour les pompes, des arbres pour les moulins, des vis pour les presses, des canons pour les moteurs. Le tour est la machine qui permet la reproduction de la précision — chaque pièce peut être identique à la précédente.
Principe de fonctionnement
- La pièce est serrée dans un mandrin (un dispositif de serrage rotatif) ou entre deux pointes.
- Le mandrin tourne à une vitesse régulée (100 à 500 tours par minute pour l’acier).
- L’outil coupant est fixé sur un chariot qui se déplace parallèlement à l’axe de rotation (déplacement longitudinal) et perpendiculairement (déplacement transversal).
- L’outil enlève une fine couche de métal (copeau) à chaque passage.
- En ajustant la profondeur de passe et la vitesse, on obtient des surfaces lisses et des dimensions précises au dixième de millimètre.
Les types de tours accessibles en reconstruction
- Le tour en bois avec pointes en fer — le bâti est en bois, les axes sont en fer forgé. Précision limitée (1 mm), mais fonctionnel pour les arbres de moulin et les cylindres de pompe.
- Le tour tout en fer forgé — le bâti est en fer forgé assemblé par rivets. Précision de 0,5 mm. Nécessite une forge avancée.
- Le tour à acier coulé — le bâti est en fonte ou acier coulé. Précision de 0,1 mm. Nécessite une fonderie. Voir Construire un four de fonderie.
Ce guide décrit le tour en bois avec pointes en fer — le plus accessible pour commencer.
Étapes détaillées
Étape 1 : Le bâti en bois
Le bâti doit être massif, lourd et rigide. Toute vibration se traduit par des irrégularités sur la pièce.
- Deux montants : deux poutres de chêne de 15 x 15 cm de section, de 1,5 m de long, posées verticalement.
- La traverse : une poutre horizontale de 15 x 20 cm de section, de 1,2 m de long, reliant les deux montants à mi-hauteur. C’est le lit du tour — la surface sur laquelle glisse le chariot.
- La base : un massif de bois de 10 cm d’épaisseur, 1,5 m de long, 60 cm de large. Les montants y sont ancrés par des tenons et mortaises.
- Les entretoises : des renforts diagonaux entre les montants et la base pour empêcher toute oscillation.
- La surface du lit : rabotez la surface supérieure de la traverse jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement plane. Vérifiez avec une règle étalon et un niveau à eau (voir Fabriquer des instruments de mesure). La planéité doit être meilleure que 0,5 mm sur toute la longueur.
Étape 2 : La broche et le mandrin
La broche est l’axe horizontal qui porte la pièce à tourner et la fait tourner.
- L’arbre principal : une barre d’acier forgé de 30 mm de diamètre, longue de 60 cm. L’acier doit être dur et trempé (voir Produire de l’acier). Rectifiez la surface au maximum — elle doit être cylindrique à 0,2 mm près.
- Les paliers : deux blocs de bronze percés d’un trou de 30,5 mm (voir Fabriquer des roulements). La broche tourne dans ces paliers avec 0,25 mm de jeu — suffisamment libre pour tourner, suffisamment serré pour ne pas vibrer.
- Le mandrik : la pièce qui serre la pièce à tourner. Le plus simple est un mandrin à trois mors :
- Un disque de bronze de 15 cm de diamètre, épaisseur 3 cm.
- Trois mors en acier trempé, disposés à 120 degrés, qui serrent la pièce en se rapprochant du centre.
- Trois vis en fer qui poussent les mors vers le centre.
- La poulie : une poulie en bois de 20 cm de diamètre fixée sur la broche. Une courroie de cuir relie cette poulie à la roue motrice (moulin à eau, moulin à vent, ou manivelle).
Étape 3 : La contre-pointe
La contre-pointe est le support à l’opposé du mandrin. Elle maintient l’autre extrémité de la pièce.
- Le bloc : un bloc de bois dur de 10 x 10 x 15 cm, monté sur le lit et pouvant coulisser le long du lit.
- La pointe : un cône en acier trempé de 60 degrés, fixé au centre du bloc. La pointe s’insère dans un trou conique percé à l’extrémité de la pièce.
- Le serrage : une vis en fer qui bloque le bloc en position sur le lit. Desserrer pour déplacer, serrer pour fixer.
- L’alignement : la pointe de la contre-pointe doit être exactement dans l’axe de la broche. Vérifiez avec une règle et un fil tendu entre les deux pointes. Toute désaxation produit une pièce conique au lieu d’une pièce cylindrique.
Étape 4 : Le chariot porte-outil
Le chariot porte l’outil coupant et se déplace le long du lit.
- Le chariot : un bloc de bois dur de 20 x 15 x 8 cm, glissant sur le lit. La face inférieure est rabotée pour glisser sans jeu sur la surface du lit. Un tenant en fer forgé en U entoure le lit par-dessous et empêche le chariot de se soulever.
- Le porte-outil : un bloc d’acier forgé de 5 x 5 x 3 cm, fixé sur le chariot. Le porte-outil a une fente dans laquelle l’outil coupant est serré par une vis de pression.
- La vis de déplacement longitudinal : une vis mère en fer forgé de 10 mm de diamètre, filetée avec un pas de 2 mm. La vis traverse un écrou en bronze fixé au chariot. Tourner la vis fait avancer ou reculer le chariot de 2 mm par tour.
- La manivelle : une manivelle en fer forgé à l’extrémité de la vis mère permet de tourner la vis à la main.
- Le déplacement transversal : un second chariot plus petit, monté perpendiculairement sur le premier, avec sa propre vis de déplacement. Ce système permet de régler la profondeur de passe (l’épaisseur de métal enlevée à chaque passage).
Étape 5 : L’outil coupant
L’outil coupant est un barreau d’acier trempé, affûté à une extrémité.
- Matière : de l’acier au carbone (0,8-1,2% de carbone) trempé à rouge et revenu à brun (voir Produire de l’acier).
- Géométrie : l’outil est taillé en biseau. L’angle de coupe est de 60 à 80 degrés pour l’acier. L’arête coupante est un fil fin.
- Types d’outils :
- Outil à charioter : arête droite parallèle à l’axe, pour réaliser des cylindres.
- Outil à dresser : arête perpendiculaire à l’axe, pour réaliser des faces planes.
- Outil à fileter : arête en V à 60 degrés, pour réaliser des filetages.
- Outil à tronçonner : arête étroite, pour couper des rainures ou tronçonner des pièces.
Étape 6 : La transmission
Le tour doit tourner à une vitesse contrôlée. Trois options :
- Manivelle humaine : une manivelle actionnée par une personne. Le tour tourne à 50-100 tours/minute. Fatigant mais suffisant pour du bois et du bronze.
- Courroie depuis un moulin à eau : la poulie du tour est reliée par une courroie de cuir à la roue du moulin. Vitesse : 100-300 tours/minute selon le rapport de poulies. C’est la solution idéale.
- Moteur à vapeur : voir Construire un moteur à vapeur. Vitesse : 200-500 tours/minute.
Pour la courroie :
- Largeur : 3 à 5 cm.
- Matière : cuir de boeuf épais (2-3 mm), cousu bout à bout.
- Tension : la courroie doit être tendue mais pas excessive. Un système de tendeur (un axe mobile) permet d’ajuster la tension.
Étape 7 : Tourner une pièce (mode d’emploi)
- Serrer la pièce : placez la pièce brute (barre d’acier, de bronze ou de bois) dans le mandrin. Serrez les trois mors. Placez la contre-pointe à l’autre extrémité pour les pièces longues.
- Régler la vitesse : pour l’acier, visez 100-200 tours/minute. Pour le bronze, 200-400. Pour le bois, 500-1000. La règle : plus le matériau est dur, plus lent on tourne.
- Approcher l’outil : tournez la vis transversale pour amener l’outil près de la pièce. Ne touchez pas encore.
- Première passe : tournez la vis longitudinale pour déplacer l’outil d’un bout à l’autre de la pièce, l’outil écarté de 0,5 mm de la surface. Vérifiez que l’outil coupe bien et que la pièce ne vibre pas.
- Passes successives : rapprochez l’outil de 0,5 mm par passe (tournez la vis transversale d’un quart de tour). Chaque passe enlève un copeau de 0,5 mm d’épaisseur.
- Passe de finition : la dernière passe enlève 0,1 mm seulement. Prenez votre temps. L’outil doit couper sans forcer. La surface doit être lisse et brillante.
- Vérification : mesurez le diamètre avec un compas et une règle (voir Fabriquer des instruments de mesure). La précision visée est de 0,1 mm.
Variations par climat
- Climat humide : le bois du bâti gonfle avec l’humidité. Protégez-le avec plusieurs couches d’huile de lin (voir Fabriquer des teintures naturelles) et de la poix. Les paliers en bronze résistent bien à l’humidité.
- Climat sec : le bois se rétracte et les assemblages se desserrent. Vérifiez et resserrez les assemblages chaque semaine. Les variations de température font se dilater le métal — tournez les pièces précises le matin quand la température est stable.
- Climat froid : l’huile de graissage épaissit et les paliers grippent. Utilisez de l’huile de lin fluide ou de l’huile de poisson (plus résistante au froid). Préchauffez le tour en le faisant tourner à vide pendant 5 minutes avant de travailler.
Pièges et erreurs courantes
- Bâti qui vibre : si le bâti n’est pas assez massif, il vibre pendant le tournage. Les vibrations se traduisent par des ondes sur la surface de la pièce. Solution : alourdir le bâti avec des pierres ou des blocs de fer.
- Pièce qui fléchit : une pièce longue et fine fléchit sous la pression de l’outil. Utilisez la contre-pointe pour soutenir l’extrémité. Si ça fléchit encore, ajoutez une lunette (un support intermédiaire).
- Outil qui chauffe : l’outil coupant chauffe par le frottement. Si l’outil rougit, il perd sa trempe et s’émousse. Refroidissez avec de l’eau ou de l’huile de coupe. Réduisez la vitesse ou la profondeur de passe.
- Copeau long et continu : un copeau qui s’enroule en spirale longue est le signe d’un bon accrochage de l’outil, mais il est dangereux — il peut s’enrouler autour de la pièce et bloquer le tour. Cassez le copeau en relevant légèrement l’outil ou en affûtant l’outil avec un brise-copeau.
- Désaxement de la contre-pointe : si la contre-pointe n’est pas parfaitement dans l’axe de la broche, la pièce sera conique au lieu d’être cylindrique. Vérifiez l’alignement avec un fil tendu avant chaque pièce.
- Vitesse trop rapide : pour l’acier, une vitesse supérieure à 300 tours/minute fait chauffer l’outil et le détruit. Pour le bronze, la limite est de 500. Respectez les vitesses.
- Jeu dans la vis mère : si la vis de déplacement longitudinal a du jeu (un petit mouvement avant que le chariot ne suive), les dimensions seront imprécises. Tournez toujours dans le même sens pour éliminer le jeu.
Une fois que vous savez faire ça, vous pouvez débloquer
- Générer de l’électricité — le tour fabrique les cylindres précis pour les dynamos
- Construire une dynamo — les pièces rotatives précises nécessitent un tour
- Fabriquer des fils et câbles électriques isolés — les fils étirés nécessitent des filières faites au tour
- Construire une ligne télégraphique — les isolateurs et les connecteurs nécessitent un tour
- Construire un moulin à engrenages — les arbres et les pignons sont fabriqués au tour
Notes
- Le tour à métaux est la machine la plus importante de la révolution industrielle après le moulin. C’est lui qui permet de fabriquer des cylindres précis pour les pompes, des arbres pour les moteurs, des vis pour les assemblages, et des moules pour les coulées.
- Henry Maudslay, l’inventeur du tour moderne (vers 1800), a fabriqué le premier tour précis au millième de pouce. Son tour a permis la production en série de boulons et d’écrous identiques — la base de l’interchangeabilité des pièces.
- La précision d’un tour est limitée par la précision de sa vis mère. Si la vis mère a des irrégularités, chaque pièce tournera avec ces irrégularités. Fabriquez d’abord une vis mère approximative, tournez une meilleure vis mère avec le premier tour, puis remplacez la vis mère par la meilleure. C’est le principle de l’auto-amélioration des machines.
- Un tour rudimentaire peut être actionné à la main (une personne tourne la manivelle, l’autre manie l’outil). La précision sera d’environ 0,5 mm. Avec un tour à vis mère et un entraînement par moulin, la précision atteint 0,1 mm.
- Toujours porter des protections pour les yeux. Les copeaux de métal sont projetés à grande vitesse et peuvent blesser gravement.