Relier un livre
Abstract
La reliure est l’art d’assembler des feuilles de papier en cahiers, de les coudre ensemble, de les encoller et de les protéger par une couverture rigide. Un livre bien relié protège le savoir pendant des siècles. Sans reliure, les feuilles se dispersent, se déchirent et se perdent. Avec la reliure, le savoir survit.
Qu’est-ce que c’est
La reliure est l’ensemble des techniques qui transforment des feuilles de papier volantes en un objet organisé, solide et protégé : le livre. Un livre relié comprend :
- Les cahiers : des groupes de feuilles pliées en deux (ou en quatre) qui forment les unités de base du livre.
- La Couture : les cahiers sont cousus ensemble sur des nerfs (cordes) ou des bandes qui traversent la couverture.
- Les gardes : les feuilles de papier qui relient le bloc de pages à la couverture.
- La couverture : les ais (planches de bois) ou le carton qui protègent les pages.
- La peau ou le tissu : la matière qui recouvre la couverture.
Un livre bien relié résiste au temps, à l’usure et à la manipulation. Les livres médiévaux reliés en cuir sur ais de bois ont survécu plus de 800 ans. C’est la meilleure méthode de conservation du savoir.
Pourquoi c’est important
Le papier sans reliure est fragile. Les feuilles volantes se froissent, se déchirent, se perdent. L’encre s’efface. Le savoir disparaît. La reliure protège le papier, organise l’information et assure la pérennité.
Relier un livre, c’est aussi le rendre consultable. Un livre relié s’ouvre à plat, se feuillette facilement, se referme seul. Les pages restent dans l’ordre. Les cahiers ne se dispersent pas.
Dans un monde en reconstruction, la reliure est la technique qui permet de conserver et de transmettre le savoir accumulé. Chaque livre relié est une banque de données inviolable.
Étapes détaillées
Étape 1 — Préparer le papier
Voir Produire du papier pour la fabrication du papier.
- Qualité : le papier pour la reliure doit être épais (80 à 120 g par mètre carré), solide et légèrement rugueux (le papier lisse ne prend pas bien l’encre). Le papier de chanvre et le papier de lin sont les meilleurs.
- Format : couper les feuilles de papier au format voulu. Le format standard est environ 20 x 30 cm (in-folio) ou 15 x 20 cm (in-quarto). Utiliser un règle en bois et un couteau bien aiguisé.
Étape 2 — Plier les cahiers
- Plier en deux : prendre une feuille de papier et la plier en deux dans le sens de la longueur. Le pli est le dos du cahier. Les deux moitiés de la feuille forment 4 pages (2 feuillet, 4 côtés).
- Assembler les cahiers : un cahier est constitué de plusieurs feuilles pliées l’une dans l’autre. Un cahier de 4 feuilles fait 16 pages. Un cahier de 8 feuilles fait 32 pages.
- Nombre de cahiers : pour un livre de 200 pages, faire 12 à 13 cahiers de 16 pages (12 x 16 = 192 + 1 cahier de 8 pages).
- Tasser : empiler les cahiers, les tasser fermement et les maintenir sous presse (entre deux planches de bois avec un poids ou des sangles) pendant quelques heures pour bien les aplatir.
Étape 3 — Écrire ou copier le texte
- Numérotation : avant la Couture, numéroter les pages au coin inférieur de chaque feuille. Numéroter les cahiers aussi (I, II, III, IV).
- Écriture : écrire le texte sur chaque page avec de l’encre (voir Fabriquer de l’encre) et un calame (plume d’oiseau taillée) ou un pinceau fin.
- Ordre : attention, les pages ne suivent pas l’ordre de lecture dans un cahier plié. Dans un cahier de 4 feuilles, les pages se lisent dans l’ordre 1-16 seulement quand le cahier est ouvert. Vérifier la pagination avant d’écrire.
- Copie : si on veut reproduire un livre, copier le texte cahier par cahier. Un copiste expérimenté écrit 2 à 4 pages par jour.
Étape 4 — Coudre les cahiers
La Couture assemble les cahiers en un bloc solide.
- Les nerfs : préparer 3 à 5 cordes fines (voir Fabriquer des cordages) ou des bandes de cuir de 5 mm de large. Les nerfs sont espacés régulièrement le long du dos du livre.
- Percer les trous : dans le pli de chaque cahier, percer des trous avec une aiguille en os ou en fer, aux endroits où les nerfs traversent. Percer 2 trous par nerf (un de chaque côté du nerf).
- Coudre : avec du fil de lin ciré (passé dans de la cire d’abeille, voir Fabriquer de la cire), coudre chaque cahier sur les nerfs :
- Commencer par le premier cahier. Entrer par le premier trou, ressortir par le deuxième, enrouler le fil autour du nerf, entrer par le troisième trou, etc.
- Passer au deuxième cahier. Le coudre sur les mêmes nerfs en passant le fil à travers les trous.
- Entre chaque cahier, faire un nœud autour du nerf pour solidariser les cahiers entre eux.
- Continuer jusqu’au dernier cahier.
- Les tranchefiles : une fois tous les cahiers cousus, renforcer le haut et le bas du dos avec des coutures décoratives et solides (tranchefiles). Les tranchefiles sont des coutures en fil de couleur sur des cartons ou des morceaux de cuir qui renforcent les extrémités du dos.
Étape 5 — Encoller le dos
- Serrer le bloc : serrer les cahiers cousus dans une presse (étau en bois) en laissant le dos accessible.
- Encoller : appliquer de la colle naturelle (voir Fabriquer de la colle naturelle) sur le dos du bloc de cahiers. La colle pénètre entre les cahiers et les solidarise. Ne pas encoller trop épais : la colle ne doit pas empêcher le livre de s’ouvrir.
- Sécher : laisser sécher la presse pendant 12 à 24 heures. Le dos du livre forme un bloc solide.
- Arrondir le dos : avec un marteau, taper doucement sur le dos du bloc pour l’arrondir légèrement. Le dos arrondi permet au livre de s’ouvrir à plat sans casser la couture.
Étape 6 — Fabriquer la couverture
- Les ais : couper deux planches de bois dur (chêne, hêtre) aux dimensions du livre plus 5 mm de each côté. Épaisseur : 5 à 10 mm. Les ais protègent les pages comme une armure.
- Alternative carton : si le bois manque, fabriquer du carton en collant plusieurs couches de papier. Le carton est moins résistant que le bois mais plus léger.
- Le papier ou le cuir de couverture :
- Cuir : le meilleur matériau pour la couverture. Tannage du cuir (voir Tannage des peaux). Le cuir de chèvre ou de mouton est souple et résistant. Le cuir de vache est plus épais et plus durable.
- Tissu : tissu de lin ou de chanvre (voir Tissage et filage). Collé sur les ais.
- Papier : papier épais marbré ou peint. Le moins durable mais le plus facile.
- Recouvrir : étaler la colle sur les ais. Poser le cuir ou le tissu sur les ais en lissant les plis. Rabattre les bords à l’intérieur et les coller.
- Les gardes : coller les feuilles de garde (feuilles de papier pliées en deux) à l’intérieur de la couverture. La première garde est collée sur l’ais, la deuxième est collée au premier cahier du livre.
Étape 7 — Assembler le bloc et la couverture
- Coller les nerfs : les extrémités des nerfs qui dépassent du dos du bloc sont écartées et collées sur les ais intérieures. Les nerfs fixent le bloc à la couverture.
- Coller les gardes : les gardes relient le bloc à la couverture en pont. La garde est collée d’un côté sur l’ais, de l’autre côté sur le premier (ou dernier) cahier.
- Presser : placer le livre assemblé sous presse pendant 24 heures pour que la colle prenne bien.
- Rogner : si les pages dépassent de la couverture, les rogner avec un couteau bien aiguisé ou une presse à rogner. Les trois côtés (tête, gouttière, queue) sont rognés. Le dos n’est jamais rogné.
Étape 8 — Décorer et protéger
- Le titre : inscrire le titre sur le dos et le plat de la couverture avec de l’encre ou en gravant dans le cuir avec un poinçon chaud.
- La dorure (optionnel) : si de l’or ou du laiton est disponible (voir Extraire le cuivre), graver des motifs dans le cuir et y appliquer de la feuille d’or ou de laiton.
- Le fermoir : ajouter des fermoirs (sangles de cuir avec boucles en fer) pour maintenir le livre fermé. Les fermoirs empêchent les pages de se gondoler.
- La boîte : pour les livres précieux, fabriquer une boîte en bois sur mesure (chemise) qui protège le livre de la poussière et de l’humidité.
Conservation des livres
- Humidité : l’ennemi principal du livre. Stocker les livres dans un endroit sec. L’humidité fait moisir le papier et le cuir.
- Lumière : le soleil décolore l’encre et jaunit le papier. Stocker les livres à l’ombre.
- Insectes : les poissons d’argent, les termites et les vers de livre mangent le papier. Insérer des feuilles de laurier ou de cèdre entre les pages pour les repousser.
- Chaleur : la chaleur excessive dessèche le cuir et le fait craquer. Température idéale : 15-20 degrés.
- Manipulation : ne pas ouvrir un livre trop grand (le dos casse). Ne pas plier les pages. Ne pas mouiller les doigts pour tourner les pages.
Pièges et erreurs courantes
- Cahiers dans le désordre : numéroter les cahiers avant la couture. Si les cahiers sont mélangés, le texte est illisible.
- Couture lâche : si les cahiers ne sont pas bien serrés sur les nerfs, le dos se déforme et les pages se détachent. Serrer la Couture et faire des nœuds solides.
- Colle trop épaisse : la colle sur le dos empêche le livre de s’ouvrir à plat. Appliquer une couche fine et uniforme.
- Couverture trop petite : les ais doivent dépasser de 3 à 5 mm de chaque côté du bloc. Si la couverture est trop petite, les pages sont endommagées aux bords.
- Cuir mal tanné : le cuir insuffisamment tanné pourrit. Voir Tannage des peaux pour un tannage complet.
- Fil qui casse : utiliser du fil de lin ciré, pas du fil de coton (trop fragile). Le fil ciré glisse mieux et résiste mieux.
Une fois que vous savez faire ça, vous pouvez débloquer
- Fabriquer une presse à imprimer — la reliure complète la chaîne du livre imprimé
- Conservation du savoir écrit
- Bibliothèques et archives pérennes
- Diffusion du savoir par les livres
Notes
- Les premiers livres reliés datent du 2e siècle de notre ère (codex romain). Avant le codex, le savoir était écrit sur des rouleaux de papyrus, plus fragiles et moins pratiques.
- Le mot « codex » désigne un livre relié (par opposition au volumen, le rouleau). Le codex est la forme de livre que nous utilisons encore aujourd’hui.
- Un copiste médiéval mettait 3 à 6 mois pour copier un livre complet. L’invention de l’imprimerie (voir Fabriquer une presse à imprimer) a divisé ce temps par 100.
- Les tranchefiles sont à la fois décoratives et structurelles. Elles renforcent le dos du livre aux points les plus vulnérables (tête et queue).
- Un livre bien relié dans du cuir de chèvre sur des ais de chêne peut durer 500 ans ou plus. C’est la meilleure méthode de conservation du savoir avant l’ère numérique.