Fabriquer du papier artisanal

Résumé

Le papier est le support d’enregistrement d’information le plus léger, le plus facile à produire et le plus durable que l’humanité ait inventé. Cette méthode artisanale produit du papier de bonne qualité à partir de fibres végétales courantes, sans équipement industriel. Le procède comprend cinq étapes : sélection et préparation des fibres, lessivage alcalin (cuisson à la soude), défibrage et battage, formage en feuille, et séchage. Le résultat est un papier souple et résistant, capable de recevoir l’encre, le dessin et l’écriture.

Pourquoi fabriquer du papier

Après la poterie (qui enregistre mais est lourde), le bois gravé (qui enregistre mais est lent), et la pierre taillée (qui enregistre mais est immobile), le papier est le premier support léger, portable et facilement produit en quantité. Il permet la transmission de connaissances, la comptabilité, la correspondance, et la création de livres. Voir Produire du papier pour la version industrielle du procède.

Les fibres adaptées au papier

Les meilleures fibres pour le papier artisanal, classées par qualité :

Fibres de première qualité (papier fort et souple)

Lin : La fibre de lin produit le papier le plus fin et le plus résistant. Les tiges de lin sont récoltées, rouies (trempées dans l’eau pendant 1 à 2 semaines pour séparer les fibres), puis battues. Le papier de lin est souple, blanc crème, et vieillit extrêmement bien (les documents sur papier de lin datant de plusieurs siècles sont encore lisibles).

Chanvre : Similaire au lin mais avec des fibres plus longues et plus fortes. Le chanvre produit un papier épais et très résistant, idéal pour les documents qui doivent durer. Le papier de chanvre peut être fin (pour l’écriture) ou épais et cartonné.

Ortie : Les tiges d’ortie, après rouissage, donnent des fibres longues et fines qui produisent un papier de très bonne qualité, légèrement vert et très résistant. Récolter les orties en fin d’été quand les tiges sont matures ( Attention aux piqûres, porter des gants en cuir).

Fibres de deuxième qualité (papier acceptable)

Paille de blé ou d’avoine : Disponible en grande quantité après les récoltes. La paille donne un papier jaunâtre, un peu friable, mais acceptable pour l’usage courant. Les tiges doivent être coupées en morceaux de 2 à 3 cm.

Paille de riz : Excellente pour le papier fin et translucide. Traditionnellement utilisée en Asie.

Écorce de mûrier : L’écorce interne (liber) du mûrier blanc produit le papier de soie traditionnel, fin, translucide et très souple. Récolter l’écorce au printemps quand la sève monte.

Fibres de troisième qualité (papier rustique)

Vieux tissus de lin ou de coton : Les chiffons de lin ou de coton étaient la matière première historique du papier européen médiéval. Déchirer en morceaux de 2 à 3 cm, puis battre. Le papier obtenu est de bonne qualité si les tissus sont propres.

Roseau : Les roseaux communs produisent des fibres courtes qui donnent un papier un peu grenu mais utilisable.

Herbes sèches diverses : Possible, mais le papier sera de qualité médiocre, grisâtre et friable.

Les cinq étapes de la fabrication du papier

Étape 1 : Préparer les fibres

  1. Récolter les tiges ou les fibres végétales au bon moment. Pour le lin et le chanvre, récolter quand les tiges sont jaunissantes mais pas sèches. Pour l’ortie, fin d’été.
  2. Rouir (si nécessaire) : tremper les tiges dans l’eau pendant 1 à 3 semaines pour que les bactéries décomposent la pectine qui lie les fibres entre elles. L’eau doit être stagnante ou très lente. Vérifier régulièrement : les fibres doivent se détacher facilement de la tige quand on les tire.
  3. Sécher les fibres rouies au soleil pendant 2 à 3 jours.
  4. Teiller : Séparer les fibres longues de la partie ligneuse (chènevotte) en les battant avec un bâton en bois sur une surface plane, puis en les peignant avec un peigne à dents fines (fabriqué en bois ou en os).
  5. Couper les fibres en morceaux de 2 à 5 cm de long.

Étape 2 : Lessiver (cuisson alcaline)

La cuisson alcaline dissolve la lignine et la pectine qui restent dans les fibres, les rendant blanches et séparables.

  1. Préparer la lessive (soude) : Voir section ci-dessous.
  2. Mettre les fibres dans un grand récipient (cuve en terre, chaudron en cuivre) avec la solution alcaline. Compter 20 à 30 litres de solution par kilo de fibres sèches.
  3. Chauffer à ébullition et maintenir pendant 2 à 4 heures pour le lin et le chanvre, 1 à 2 heures pour l’ortie et la paille. Remuer régulièrement avec un bâton en bois.
  4. Vérifier : Les fibres sont prêtes quand elles se séparent facilement entre les doigts et que l’eau est devenue sombre.
  5. Rincer abondamment : Égoutter les fibres et les rincer dans de l’eau propre au moins 3 à 4 fois jusqu’à ce que l’eau de rinçage soit claire. Les fibres ne doivent plus être glissantes au toucher (sinon il reste de la soude).

Préparer la soude (carbonate de sodium)

Méthode traditionnelle :

  1. Récolter des cendres de bois dur (chêne, hêtre, frêne). Les bois durs produisent une cendre plus riche en potasse. Ne pas utiliser de cendres de bois résineux (pin, sapin).
  2. Tamiser les cendres pour retirer les charbons et les impuretés.
  3. Laisser les cendres dans un récipient perceé au fond, tassées sur un lit de gravier. Verser de l’eau lentement au-dessus. L’eau se charge en carbonate de potassium (potasse) et en hydroxyde de sodium (soude) en traversant les cendres.
  4. Recueillir le liquide (lessive) en dessous. Ce liquide est une solution alcaline concentrée.
  5. Pour augmenter la concentration, faire bouillir la lessive jusqu’à réduction de moitié.

Alternatives : Certaines plantes sont riches en soude naturelle (la salicorne, plante des marais salants, contient du carbonate de sodium). Voir Fabriquer de la soude et du savon mou.

Étape 3 : Défibrer et battre

Les fibres lessivées sont encore des faisceaux. Il faut les séparer en fibres individuelles.

Méthode au mortier (la plus accessible) :

  1. Placer une poignée de fibres humides (environ 50 g) dans un mortier en pierre ou en bois massif.
  2. Piler avec un pilon lourd pendant 20 à 40 minutes par poignée. Le but n’est pas de couper les fibres mais de les séparer et de les écraser.
  3. Ajouter de l’eau régulièrement pour que les fibres ne sèchent pas.
  4. Les fibres sont prêtes quand elles forment une pâte floconneuse et homogène, sans morceaux visibles.

Méthode au maillet (pour les grandes quantités) :

  1. Étaler les fibres humides sur une surface plane en pierre ou en bois dur.
  2. Battre avec un maillet en bois lourd (2 à 4 kg), en rythme, pendant 1 à 2 heures par kilo de fibres.
  3. Retourner les fibres régulièrement.
  4. Cette méthode est plus rapide que le mortier pour les grandes quantités.

Étape 4 : Former les feuilles (formage)

  1. Préparer la cuve : Remplir un grand récipient (bac en bois, cuve en terre) avec de l’eau propre. Compter environ 100 litres d’eau pour 1 kg de fibres battues.

  2. Ajouter les fibres battues dans l’eau et mélanger vigoureusement pour les disperser uniformément. La suspension de fibres dans l’eau s’appelle la «pâte» ou la «pulpe».

  3. Ajouter de la colle (optionnel mais recommandé pour le papier d’écriture) : Ajouter une petite quantité de colle naturelle (amidon de blé ou de riz, voir Fabriquer de la colle naturelle) pour rendre le papier moins absorbant. Compter environ 2 à 5% du poids des fibres en amidon cuit.

  4. Fabriquer le cadre de formage :

    • Un cadre en bois (cadre externe) de la taille souhaitée pour la feuille (par exemple 30 cm x 40 cm).
    • Un tamis (cadre interne) qui s’insère dans le cadre externe, tendu d’un maillage fin : tissu de lin fin, grillage en fil de fer fin, ou fibres végétales tressées très serrées. Le tamis doit avoir des trous assez petits pour retenir les fibres mais assez grands pour laisser l’eau s’égoutter.
  5. Former la feuille :

    • Plonger le cadre de formage (cadre + tamis) verticalement dans la cuve.
    • Le tourner à l’horizontale sous l’eau.
    • Le soulever doucement et uniformément hors de l’eau en le tenant de niveau. Les fibres se déposent sur le tamis en une couche uniforme.
    • Laisser égoutter pendant 30 secondes à 1 minute au-dessus de la cuve.
    • La feuille est formée. Elle est encore très fragile.
  6. Coucher la feuille :

    • Retourner le tamis sur un feutre (tissu de laine ou de lin humidifié) posé sur une surface plane.
    • Appuyer doucement sur le dos du tamis pour détacher la feuille humide.
    • Soulever le tamis délicatement. La feuille reste sur le feutre.
    • Placer un autre feutre sur la feuille. Répéter l’opération pour chaque feuille, en les empilant les unes sur les autres séparées par des feutres.

Étape 5 : Presser et sécher

  1. Presser la pile : Placer la pile de feutres et de feuilles entre deux planches. Placer des poids lourds (pierres, sacs de sable) sur la planche supérieure. Le but est d’expulser l’eau et de comprimer les fibres ensemble. Presser pendant 2 à 4 heures.
  2. Séparer les feutres : Après pressage, séparer délicatement chaque feutre de sa feuille de papier. Les feuilles doivent être humides mais cohésives.
  3. Sécher les feuilles :
    • Méthode idéale : Accrocher les feuilles sur des cordes à l’ombre, dans un lieu ventilé. Séchage en 1 à 2 jours.
    • Méthode rapide : Étaler les feuilles sur des surfaces lisses (planches de bois, pierres plates, tuiles) au soleil. Séchage en quelques heures, mais le papier peut gondolér.
    • Méthode pressée : Placer les feuilles entre des feutres secs sous presse pendant le séchage. Le papier reste plat mais le séchage prend 2 à 3 jours.
  4. Lisser (optionnel) : Une fois sèches, les feuilles peuvent être lissées en les frottant avec une pierre lisse (galet de rivière) ou en les pressant entre des planches.

Qualités de papier obtenues

FibreCouleurRésistanceTextureUsage
LinBlanc crèmeExcellenteFine, soupleÉcriture, documents importants
ChanvreBeige jauneTrès bonneRugueuseDocuments, emballage
OrtieVert pâleBonneFineÉcriture
PailleJauneMoyenneGranuleuseBrouillons, enveloppes
Chiffons de cotonBlancBonneDouceÉcriture de qualité

Ajouter du lest (charge) pour le papier d’écriture

Le papier brut est très absorbant (l’encre s’étale). Pour du papier d’écriture de qualité, ajouter une charge minérale lors du formage :

  • Craie en poudre (carbonate de calcium) : Ajouter 5 à 10% du poids des fibres en craie finement broyée à la pulpe avant formage.
  • Argile blanche (kaolin) : Similaire à la craie, ajouter 5 à 10%.
  • Amidon : Ajouter 2 à 5% d’amidon cuit (blé, riz, pomme de terre) pour réduire l’absorption.

La charge bouche les pores du papier, rendant la surface plus lisse et moins absorbante. L’encre reste en surface au lieu de s’étaler.

Variante : papier vergé et papier vélin

Papier vergé : Le tamis est fait de fils parallèles espacés d’environ 1 mm (tige végétales tressées). Les lignes du tamis laissent des marques visibles dans le papier, formant des lignes horizontales régulières (les vergeures). C’est le papier ordinaire.

Papier vélin : Le tamis est un tissu fin et serré (maille de linge ou de soie). Aucune ligne n’est visible sur le papier. C’est le papier de luxe, plus lisse et plus régulier.

Calcul des rendements

  • 1 kg de fibres de lin sèches → environ 15 à 20 feuilles de papier (30 x 40 cm).
  • 1 kg de paille sèche → environ 10 à 15 feuilles de même taille (la paille contient plus de lignine, moins de fibres utiles).
  • 1 kg de chiffons de coton → environ 15 à 20 feuilles.

Conservation du papier

  • Stocker dans un lieu sec, à l’abri de la lumière directe (la lumière jaunit le papier).
  • Protéger des insectes et des rongeurs (qui mangent la cellulose et la colle).
  • Le papier de lin et de chanvre se conserve des siècles dans de bonnes conditions.
  • Le papier de paille se conserve des décennies.

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