Fabriquer de l’encre

En une phrase

Produire une encre noire permanente à partir de noix de galle, de fer et de vinaigre, capable d’écrire sur parchemin ou papier et de durer des siècles.

Comment ça marche

Qu’est-ce que c’est ?

L’encre est un liquide coloré qui pénètre dans les fibres du support (papier, parchemin) et y reste en séchant. L’encre fer-gallique (à base de noix de galle) est la plus ancienne encre permanente connue. Elle a été utilisée du Moyen Age au 19e siècle. Les manuscrits écrits avec cette encre sont encore lisibles aujourd’hui, 800 ans plus tard.

La réaction chimique est simple : l’acide tannique des noix de galle réagit avec le fer pour former un composé noir insoluble. Le vinaigre empêche la moisissure. La gomme arabique donne la viscosité nécessaire pour que l’encre adhère à la plume.

Où le trouver / comment le fabriquer ?

Noix de galle :

  • Ce sont des excroissances rondes, de la taille d’une bille à une noix, qui poussent sur les feuilles et les jeunes rameaux des chênes. Elles sont formées par l’arbre en réaction à la piqûre d’un insecte (une petite guêpe) qui pond ses oeufs dedans.
  • Aspect : boule dure, surface lisse ou granuleuse, couleur vert clair jeune devenant brun foncé en mûrissant. Si on les ouvre, on trouve un petit trou au centre et parfois la larve de la guêpe.
  • Les meilleures noix se récoltent en fin d’été et automne, avant qu’elles ne deviennent trop brunes et que l’insecte ne sorte.
  • Les ramasser sur le sol sous les chênes ou directement sur les branches basses.
  • Quantité : une tasse de noix de galle broyées produit environ 500 millilitres d’encre.

Sulfate de fer (couperose / vitriol vert) :

  • Minéral verdâtre cristallin qu’on trouve dans les zones humides riches en fer, les mines abandonnées, les grottes.
  • Alternative beaucoup plus accessible : la rouille. Gratter la rouille d’un vieux objet en fer. Ce n’est pas du sulfate de fer pur mais ça fonctionne.
  • Autre alternative : faire tremper des clous ou morceaux de fer dans du vinaigre pendant plusieurs jours. Le vinaigre dissout le fer. La solution obtenue est riche en sels de fer.

Acide acétique :

Gomme arabique :

  • Sève de l’acacia, arbre à épines, tronc lisse, feuilles composées de petites folioles, fleurs jaunes ou blanches en boules.
  • Inciser l’écorce avec un couteau. La sève coule et durcit en larmes jaunâtres translucides. Les ramasser le lendemain.
  • Alternative : gélatine de peau d’animal (voir Fabriquer de la colle naturelle). La gélatine fonctionne mais donne une encre moins fluide.

Comment l’utiliser ?

  • Écrire avec une plume d’oiseau taillée (plume d’oie ou de dinde, creusée au bout, fendue)
  • Écrire avec un stylet de bois trempé dans l’encre
  • Dessiner des cartes, des plans, des schémas
  • Tenir des registres et des comptes

Étapes détaillées

1. Récolter et préparer les noix de galle

  1. Ramasser les noix de galle sous les chênes en fin d’été. Choisir les plus lisses, les plus rondes, les plus lourdes pour leur taille. Éviter celles qui ont un trou de sortie (l’insecte est parti et la teneur en tanin a baissé).
  2. Sécher les noix au soleil pendant 2 jours ou près d’un feu doux pendant quelques heures. Elles doivent être dures et sèches.
  3. Broyer les noix en poudre fine. Utiliser un Fabriquer un mortier et pilon. Plus la poudre est fine, plus l’extraction du tanin est efficace.
  4. Tamiser la poudre pour retirer les gros morceaux.

2. Préparer la solution de fer

Option A — avec du sulfate de fer naturel :

  1. Broyer les cristaux verts de sulfate de fer en poudre.
  2. Dissoudre 30 grammes de poudre dans 200 millilitres d’eau.

Option B — avec de la rouille et du vinaigre (plus accessible) :

  1. Gratter 50 grammes de rouille d’un objet en fer. Alternative : mettre 10 clous en fer dans un bocal.
  2. Ajouter 200 millilitres de vinaigre fort.
  3. Laisser tremper 5 à 7 jours. Remuer chaque jour.
  4. Au bout de 5 jours, le liquide est devenu foncé. Filtrer avec un tissu. C’est la solution de fer.

3. Extraire le tanin des noix de galle

  1. Mettre 50 grammes de poudre de noix de galle dans un bocal.
  2. Ajouter 300 millilitres d’eau chaude (pas bouillante, juste chaude au toucher).
  3. Laisser macérer 3 à 5 jours au soleil ou dans un endroit tiède. Remuer 2 fois par jour.
  4. Le liquide devient brun foncé, presque noir. C’est l’extrait tannique.
  5. Filtrer avec un tissu serré pour retirer la poudre. Garder le liquide brun.

4. Mélanger l’encre

  1. Dans un récipient propre, mélanger :
    • 300 millilitres d’extrait tannique (le brun de l’étape 3)
    • 200 millilitres de solution de fer (l’étape 2)
    • 30 millilitres de vinaigre (antimoisissure)
    • 15 grammes de gomme arabique (viscosité)
  2. Remuer doucement pendant 10 minutes. La gomme arabique se dissout lentement.
  3. Le mélange vire au noir profond en quelques minutes. C’est la réaction chimique entre le tanin et le fer.
  4. Laisser reposer 24 heures. L’encre s’épaissit légèrement et sa couleur se stabilise.

5. Ajuster la consistance

  • Si l’encre est trop épaisse (elle ne coule pas de la plume) : ajouter un peu d’eau, cuillère par cuillère.
  • Si l’encre est trop fluide (elle s’étale sur le papier) : laisser évaporer à l’air libre pendant quelques heures, ou ajouter un peu de gomme arabique.
  • La bonne consistance : l’encre doit couler lentement d’un bâton trempé, comme du miel liquide.

6. Conserver l’encre

  • Stocker dans un récipient fermé (poterie avec couvercle, bouteille de verre).
  • Garder au frais et à l’abri de la lumière.
  • Ajouter un petit morceau de sel (voir Extraire le sel) comme conservateur supplémentaire dans les climats chauds.
  • L’encre se conserve plusieurs mois. Si de la moisissure apparaît, retirer la partie moisie et ajouter du vinaigre.

Variations par climat

Climat humide (tropical)

  • La moisissure est le problème n1. Ajouter 50 millilitres de vinaigre au lieu de 30.
  • Conserver dans un récipient hermétique.
  • Les noix de galle se trouvent toute l’année sur les chênes tropicaux.

Climat tempéré

  • Conditions idéales. Les noix de galle se récoltent en automne.
  • Préparer une grande quantité en automne pour l’année.
  • Conserver au frais (cave, terre).

Climat sec (désert, savane aride)

  • Pas de chênes : pas de noix de galle. Alternative : utiliser du thé noir très concentré (contient des tanins), ou des écorces de chêne bouillies longtemps.
  • L’encre s’évapore vite. Conserver dans un récipient hermétique avec un bouchon.

Climat froid

  • L’encre peut geler. La congélation ne l’abîme pas mais elle doit être décongelée lentement.
  • Les noix de galle se conservent toute l’hiver une fois sèches.

Pièges et erreurs courantes

  • Noix de galle percées : si la guêpe est sortie, le tanin a fui. La noix est presque vide. Ne pas utiliser les noix avec un trou de sortie.
  • Pas assez de macération : les noix de galle doivent macérer au moins 3 jours. Sinon le tanin n’est pas assez extrait et l’encre sera pâle.
  • Encre trop claire : ajouter plus de solution de fer. C’est le fer qui noircit.
  • Encre qui moisit : ajouter du vinaigre. Le vinaigre est l’antimicrobien.
  • Gomme arabique non dissoute : chauffer doucement le mélange. La gomme se dissout mieux tiède.
  • Utiliser du fer galvanisé ou de l’acier inoxydable : ces métaux ne réagissent pas avec le vinaigre. Il faut du fer pur ou de la rouille de fer.
  • Tremper la plume trop longtemps : l’encre coule en tache. Tremper juste la pointe et l’égoutter.
  • Écrire sur du papier humide : l’encre s’étale. Le support doit être parfaitement sec.

Une fois que vous savez faire ça, vous pouvez débloquer

  • Produire du papier — le support indispensable pour l’encre
  • Tenir des registres et comptes — gestion des ressources
  • Cartographie — dessiner des cartes pour la navigation et le territoire
  • Communication écrite — transmettre le savoir aux générations futures

Notes

  • L’encre fer-gallique est permanente mais elle est acide. Sur du papier de mauvaise qualité, elle peut ronger les fibres après des décennies. C’est le “feu de l’encre” visible sur les vieux manuscrits.
  • L’encre s’épaissit en vieillissant. Ajouter un peu d’eau pour la fluidifier.
  • Une plume d’oie bien taillée dure environ une semaine d’écriture intensive. En tailler plusieurs à l’avance.
  • Pour tester la qualité de l’encre : tracer une ligne sur un chiffon blanc. Laisser sécher. Frotter avec le doigt sec. Si la ligne ne s’efface pas, l’encre est bonne.
  • L’encre noire n’est pas la seule possible : le jus de mûre donne du violet, le curcuma du jaune, le charbon broyé dans l’eau donne du gris. Mais seule l’encre fer-gallique est vraiment permanente.