Fabriquer des voiles et utiliser le vent

Abstract

La voile transforme le vent en moteur. Avec une voile, un bateau n’a plus besoin de rameurs : un seul homme peut déplacer une embarcation qui nécessitait dix rameurs. Ce guide couvre la fabrication complète d’une voile carrée et d’une voile latine, le gréement (mât, vergues, cordages), et les manœuvres de base pour naviguer au vent.


Pourquoi fabriquer des voiles

La rame est limitée : on ne peut ramer que quelques heures avant l’épuisement, et la vitesse est faible. La voile libère l’énergie humaine et permet des trajets longs et rapides. Historiquement, la voile a permis le commerce maritime, la pêche hauturière et l’exploration.

Avantages :

  • Énergie gratuite : le vent ne s’use jamais
  • Charge utile accrue : pas besoin d’équipage de rameurs, plus de place pour les marchandises
  • Vitesse : un bateau à voile va 2 à 5 fois plus vite qu’un bateau à rames
  • Autonomie : on peut naviguer des jours sans fatigue

Inconvénients :

  • Pas de vent = pas de mouvement : les rames restent utiles en cas de calme
  • Le vent peut être trop fort : danger de chavirage
  • Manœuvre complexe : naviguer demande apprentissage

Les types de voiles

Voile carrée

C’est la plus ancienne et la plus simple. Un rectangle de tissu tendu sur une vergue horizontale. Elle pousse le bateau dans le sens du vent. Facile à fabriquer, facile à utiliser, mais impossible de remonter le vent (aller contre le vent).

Voile latine (triangulaire)

Triangle de tissu suspendu à une antenne oblique. Permet de remonter le vent à 60-70 degrés. Plus complexe à fabriquer et manœuvrer, mais infiniment plus performante. C’est la voile qui a rendu possible la navigation en Méditerranée et la découverte des Amériques.

Voile aurique (à cornaux)

Hybride entre carrée et latine. Rectangle prolongé par un triangle. Bon compromis de puissance et de manœuvrabilité.

Pour ce guide, nous fabriquerons d’abord une voile carrée (simple, pour débuter) puis une voile latine (efficace, pour naviguer vraiment).


Étape 1 : Fabriquer le tissu pour la voile

La voile nécessite un tissu solide, serré et léger. Le lin et le chanvre sont les meilleurs choix.

Filage et tissage

Voir Tissage et filage pour les techniques détaillées.

Pour une voile de qualité :

  • Filer les fibres de lin ou de chanvre en fil fin et régulier.
  • Tisser en armure toile (croisement simple, un fil dessus un fil dessous). Cette armure est la plus solide et la moins perméable.
  • La largeur du métier à tisser détermine la largeur des lés (bandes de tissu). La voile sera assemblée par couture de plusieurs lés.

Dimensions pour une voile carrée de petit bateau (pirogue ou petit bateau de 5 mètres)

  • Surface de voile : environ 8 à 12 mètres carrés (surface latine : 10 à 15 mètres carrés).
  • Dimension du rectangle : 3 m x 3 m environ.
  • Calcul : surface de voile = environ 1/5 de la surface de flottaison du bateau.

Assembler les lés

Si le métier à tisser produit des bandes de 60 cm de large :

  1. Couper 5 bandes de 3 mètres de long.
  2. Les coudre bord à bord (voir Coudre et assembler les tissus) avec un fil solide. Utiliser la couture à points rabattus : chaque bord est replié sur l’autre et cousu deux fois.
  3. La couture doit être plus solide que le tissu. Tester en tirant : si la couture cède avant le tissu, la couture est mauvaise.
  4. Surfiler les bords : replier 2 cm de tissu sur les quatre côtés et coudre un ourlet solide.

Étape 2 : Renforcer la voile

Les renforts d’angles

Les angles subissent les tensions maximales. Sans renfort, la voile se déchire aux coins.

  1. Découper des carrés de tissu de 30 cm de côté.
  2. Les plier en diagonale (triangle de 30 cm de base).
  3. Coudre chaque triangle sur l’angle de la voile, des deux côtés.
  4. Ajouter une deuxième couche si la voile est grande.

Les oeillets (points d’attache)

La voile doit être attachée au mât et aux cordages par des oeillets.

Méthode 1 (couture renforcée) :

  1. Faire un trou de 1 cm de diamètre dans le tissu renforcé.
  2. Entourer le trou d’un anneau de fil épais cousu 5 fois en cercle.
  3. L’oeillet doit résister à 50 kg de traction (tester avec un poids).

Méthode 2 (anneau en fer) :

  1. Forger un anneau de fer de 3 cm de diamètre (voir Forger des outils en fer).
  2. L’insérer dans le trou et le coudre fermement au tissu avec du fil épais.
  3. Les anneaux en fer sont plus durables.

Placer les oeillets :

  • Aux 4 coins (4 oeillets minimum)
  • Le long de la vergue (tous les 30 cm)
  • Le long du bord d’attaque (côté mât) tous les 40 cm

Étape 3 : Traiter la voile

Le tissu non traité se gorge d’eau et pourrit.

Traitement à la poix (goudronnage)

  1. Étaler la voile au sol sur une surface propre.
  2. Chauffer de la poix ou du goudron de bois (voir Fabriquer de la poix et du goudron de bois) jusqu’à consistance liquide.
  3. Étaler au pinceau sur toute la surface, des deux côtés.
  4. La voile devient brun sombre, étanche et résistante aux moisissures.
  5. Inconvénient : la voile goudronnée est plus lourde (environ 30% plus) et plus rigide.

Traitement à l’huile de lin (plus léger)

  1. Mélanger 2 volumes d’huile de lin (voir Fabriquer de l’huile végétale) avec 1 volume de térébenthine (sève de pin, s’évapore en séchant).
  2. Étendre au pinceau. Laisser sécher 48 heures.
  3. Appliquer une deuxième couche.
  4. La voile reste souple, imperméabilisée et plus légère que le goudronnage.

Étape 4 : Fabriquer le mât

Le mât supporte la voile. Il doit être solide, droit et légèrement flexible.

Choisir l’arbre

  • Sapin ou épicéa : léger, flexible, droit. Le meilleur pour les mâts.
  • Pin : bon compromis solidité/poids.
  • Chêne : très solide mais trop lourd pour un mât.

Le mât doit être :

  • Un tronc unique (pas assemblé) de 1,5 fois la longueur du bateau.
  • Diamètre : environ 1/40 de la longueur (pour un mât de 7 mètres : 18 cm à la base, 10 cm au sommet).
  • Écorcé, poncé, traité à l’huile de lin ou au goudron.

Installer le mât

  1. Fabriquer un étais (pierre plate ou bloc de bois dur) au fond du bateau : un trou légèrement plus grand que la base du mât.
  2. Insérer la base du mât dans l’étais.
  3. Fixer avec des haubans (cordages tendus du sommet du mât vers les bords du bateau). Voir Fabriquer des cordages.
  4. Les haubans sont tendus par des rides (petits cordages réglables avec des taquets de bois).

Étape 5 : Fabriquer les vergues et l’antenne

Vergue (pour voile carrée)

La vergue est la barre horizontale en haut de la voile carrée.

  1. Choisir une branche droite de 10 cm de diamètre, de la largeur de la voile + 50 cm (pour les bosses).
  2. Écorcer, ponce, traiter à l’huile.
  3. Fixer la voile à la vergue par des bosses (petits cordages) passées dans les oeillets du haut de la voile.
  4. La vergue est hissée au sommet du mât par une drisse (cordage principal).

Antenne (pour voile latine)

L’antenne est une longue vergue oblique qui supporte la voile triangulaire.

  1. Choisir un espar (longue pièce de bois) de 1,5 fois la longueur du mât.
  2. L’antenne est articulée au mât par un escale (pièce en bois fourchue qui enserre le mât).
  3. L’antenne pivote : c’est le principe de la voile latine (elle peut s’orienter par rapport au vent).

Étape 6 : Le gréement (cordages)

Les cordages essentiels

NomFonctionDiamètreLongueur
DrisseHisser et baisser la voile2 cm2 x hauteur mât
ÉcouteRégler l’angle de la voile2 cm2 x longueur bateau
HaubansMaintenir le mât latéralement3 cmhauteur mât + 2 m
ÉtaiMaintenir le mât vers l’avant3 cmhauteur mât + 2 m
BossesAttacher la voile à la vergue1 cm50 cm chacune

Tendre les haubans

  1. Fixer les haubans au sommet du mât.
  2. Les tendre vers les bords du bateau, symétriquement (2 haubans par côté minimum).
  3. Régler la tension pour que le mât soit parfaitement vertical.
  4. Les haubans doivent vibrer comme une corde de guitare quand on les pince. Trop mous = le mât bouge. Trop tendus = le bateau se déforme.

Étape 7 : Naviguer au vent

Les allures (positions par rapport au vent)

  1. Vent arrière : le vent pousse le bateau par derrière. La voile est perpendiculaire au vent. C’est l’allure la plus simple mais pas la plus rapide.

  2. Grand largue : le vent vient de 45 degrés arrière. La voile est ajustée à environ 45 degrés. Rapide et stable.

  3. Largue : le vent vient de 90 degrés (côté). La voile est à mi-chemin. Bonne vitesse, bonne stabilité.

  4. Au près : le vent vient de 45 degrés avant. La voile est presque dans l’axe du bateau. Seule la voile latine permet cette allure.

  5. Presque bout au vent : le vent vient de face (30 degrés). Impossible d’avancer. C’est la limite. Il faut virer (changer de côté).

Virer de bord

Quand on veut aller contre le vent, on zigzague :

  1. Naviguer au près sur un bord (gauche ou droite).
  2. Quand on a assez avancé, virer : passer la voile de l’autre côté.
  3. Naviguer au près sur l’autre bord.
  4. Répéter. Le bateau trace un chemin en zigzag.

Manœuvre de base : hisser la voile

  1. Le bateau est face au vent (voile platte, pas de propulsion).
  2. Tirer sur la drisse pour hisser la vergue ou l’antenne.
  3. La voile monte le long du mât.
  4. Bloquer la drisse sur un taquet (ou un clef de bois).
  5. Pousser la voile du côté voulu en tenant l’écoute.
  6. Le vent gonfle la voile et le bateau avance.

Manœuvre : affaler (baisser la voile)

  1. Débloquer la drise.
  2. Lâcher la drisse progressivement (pas d’un coup : la voile tombe lourdement).
  3. La voile tombe en plis le long du mât.
  4. Ramasser la voile et la sangler (attacher avec des petits cordages).

Manœuvre d’urgence : lofer

Si le vent force trop et que le bateau gîte (penche dangereusement) :

  1. Lâcher immédiatement l’écoute.
  2. La voile bat dans le vent (faseye) et ne pousse plus.
  3. Le bateau se redresse.
  4. Réduire la voilure : prendre un ris (replier le bas de la voile en attachant les reef-points) ou affaler complètement.

Sécurité en mer

Règles de survie en voile

  1. Toujours avoir des rames : le vent peut tomber.
  2. Ne pas sortir par gros temps : si les vagues dépassent le franc-bord, rester à terre.
  3. Porter un gage de flottaison : sac rempli de liège ou bouteilles vides attachées au corps.
  4. Informer quelqu’un : toujours dire où on va et quand on revient.
  5. Vérifier la météo : observer les nuages (voir Navigation naturelle). Cirrus en crochet = vent fort dans 12-24 heures.

En cas de chavirage

  1. Ne pas quitter le bateau : il flotte même retourné.
  2. S’accrocher à la coque.
  3. Tenter de redresser : les petits bateaux peuvent être remis à l’endroit en se penchant du bon côté.
  4. Si impossible, rester agrippé et attendre les secours. Signaler avec un miroir ou un tissu (voir Signaux de détresse et repérage).

Problèmes courants

ProblèmeCauseSolution
Voile déchiréeTrop de vent, tissu uséRéparer à l’aiguille (voir Coudre et assembler les tissus), réduire la voilure
Mât qui plieHaubans trop lâchesRetendre les haubans, ajouter des haubans supplémentaires
Drisse qui casseCordage usé ou trop finUtiliser du cordage plus gros (3 cm min pour un mât de 7 m)
Le bateau ne tourne pasDérive insuffisanteAjouter une planche de dérive au centre du bateau
Voile qui faseyeVoile mal régléeAjuster l’écoute jusqu’à ce que la voile soit stable

Une fois que vous savez faire ça, vous pouvez débloquer

  • Navigation côtière : longer les côtes pour explorer et commercer
  • Pêche au large : atteindre les bancs de poissons éloignés
  • Transport de marchandises : le bateau à voile est le premier camion de l’humanité

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